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Guerre d’influence

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Retour avec Jacques BAUD sur ce cas d’école de désinformation que fut « Géopolitis » de la RTS

-Comme annoncé ici, nous revenons sur l’émission « Géopolitis » diffusée par la RTS ce 21 février et relayée par TV5Monde. Cas d’école si elle en est de cette manière qui sobserve de longue date dorienter linformation, elle vaut quon en discute encore quelques points.  Jacques BAUD, quavez-vous relevé dimportant à rectifier par rapport à ce qui a été énoncé par Jean-Philippe SCHALLER?

Jacques BAUD: -L’émission « Géopolitis » du 21 février 2021 sur Alexeï Navalny, présentée par Jean-Philippe Schaller, n’est pas un modèle d’intégrité journalistique, et présente cette affaire en en occultant de nombreux éléments qui permettraient de la comprendre. 

Il y aurait beaucoup à dire sur la partie consacrée à Navalny, mais nous en avons déjà parlé ici. J’aimerais me concentrer sur la dernière partie qui traite du projet de gazoduc Nord Stream 2. Car le lien effectué par le journaliste entre ce projet et « l’affaire Navalny » relaie le discours de Donald Trump et masque un projet plus vaste, qui vise à subvertir la Russie. 

En fait, tenus en échec militairement et politiquement en Irak, en Afghanistan, en Libye et ailleurs, les États-Unis voient leur hégémonie contestée au plan économique et technologique par la Chine, et au plan des relations internationales par la Russie. La crise de la CoViD a été l’occasion de multiplier les sanctions contre la Chine, mais la Russie reste un défi par les liens qu’elle conserve avec le Vieux Continent. 

En 2019, un rapport de la RAND Corporation – un think tank créé par le Pentagone pour élaborer des options stratégiques du gouvernement américain – intitulé « Overextending and Unbalancing Russia » (littéralement : « Surétirer et déséquilibrer la Russie »), recommande (entre autres) de :

  • Développer la production énergétique aux États-Unis afin de mettre à l’épreuve l’économie de la Russie, et ainsi limiter son budget public et, par extension, ses dépenses de défense. Cela provoquerait un accroissement de l’offre mondiale pour faire baisser les prix mondiaux, et ainsi les revenus de la Russie. 
  • Imposer des sanctions commerciales et financières plus sévères afin de dégrader l’économie russe. 
  • Accroître la capacité de l’Europe à importer du gaz de fournisseurs autres que la Russie, afin de créer des tensions économiques en Russie et rendre l’Europe indépendante de la Russie. 

En fait, cette stratégie de déstabilisation de la Russie n’est que la formalisation d’une politique déjà engagée par Donald Trump dès le début de son mandat. Ceci explique pourquoi dès l’été 2017, Donald Trump pousse la vente de gaz naturel auprès des clients traditionnels de la Russie. Dès avril 2018, Trump fait pression sur l’Allemagne pour qu’elle renonce au projet Nord Stream 2, et approuve des sanctions contre les entreprises collaborant à la construction du gazoduc en janvier 2020. En janvier 2021, juste avant de « rendre son tablier », Donald Trump accentue encore les sanctions visant le projet Nord Stream 2. 

Donc l’affaire Nord Stream 2, n’a rien à voir avec « l’affaire Navalny » : c’est une politique initiée par Donald Trump, dont l’objectif est de contribuer à déstabiliser la Russie. Les députés européens ont politisé un problème de droit commun, mais Jean-Yves Le Drian, puis Emmanuel Macron ont clairement séparé les deux thématiques, le 5 février. 

-Jacques BAUD, le public auquel sadressait cette émission aura eu droit comme il se doit au sempiternel rappel de lappartenance de Vladimir Poutine au KGB. Mais surtout, à l’énoncé de parfaite mauvaise foi selon lequel le Président russe serait un nostalgique de lex-URSS. Quen dites-vous?

Jacques BAUD: -Revenant sur le putsch du 20 août 1991, Jean- Philippe Schaller suggère que Vladimir Poutine est un nostalgique de l’ex-URSS en laissant entendre que la chute di communisme a été « la plus grande catastrophe géopolitique de lhistoire du XXe siècle ». Mais il est malhonnête ou inculte (ou les deux), car Vladimir Poutine n’a jamais regretté le système communiste ; au contraire, il plaide en faveur d’une économie libérale. Cette phrase est tirée d’un discours du 25 avril 2005, où Poutine regrette la manière chaotique dont s’est fait  le passage à la démocratie. Mais Schaller sort la phrase de son contexte, afin de lui donner un autre sens que celui que Poutine lui donnait. Le texte original est :

[…] Il nous faut avant tout reconnaître que leffondrement de lUnion soviétique a été un désastre géopolitique majeur du siècle, qui est devenu un véritable drame pour la nation russe. Des dizaines de millions de nos concitoyens et compatriotes se sont retrouvés hors du territoire russe. En outre, l’épidémie de désintégration a infecté la Russie elle-même. Les économies de chacun ont fondu et les vieux idéaux ont été détruits. De nombreuses institutions ont été dissoutes ou brutalement réformées […].

Il ne se lamente donc pas sur la disparition du communisme, mais sur les conséquences que cet effondrement a eues sur le quotidien des Russes. Sa phrase fait écho à une réelle nostalgie au sein de la population, dont 11-13 % de l’électorat est resté fidèle au Parti communiste, le premier parti d’opposition. Notre journaliste cherche donc à manipuler le spectateur. Par ailleurs, mentionnons ici que parmi les « millions de concitoyens qui se sont retrouvés hors du territoire russe », une grande partie d’entre eux ont été réduit au rang de “non-citoyens”, dans des pays de l’Union Européenne; une situation contraire aux droits humains, qui ne semble pas vraiment déranger nos journalistes…

-Quant aux images choisies pour rendre compte du putsch de 1991, justement, jai trouvé la manière qua eue le présentateur de l’émission de les commenter totalement orientée et dune grave méconnaissance de la réalité. Quen pensez-vous, vous-même?

-Jacques BAUD:  En plaçant cet extrait du putsch de 1991 et en insistant sur l’appartenance au KGB de Vladimir Poutine, Jean-Philippe Schaller tente de démontrer que le Président russe a une profonde aversion au changement. Là encore, notre journaliste n’a pas creusé son sujet et s’écarte de la Charte de Munich… En fait, le Chef du KGB Vladimir Kryoutchkov se trouvait parmi les putschistes, mais ses troupes ne l’ont pas suivi : les cadres du KGB – dont Vladimir Poutine – ont refusé de le suivre. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le putsch s’est terminé sans effusion de sang. En refusant d’y participer, les agents du KGB ont gagné en popularité. Ce que l’on omet de dire souvent est que le KGB avait anticipé l’effondrement du communisme et le changement de régime bien avant que le Mur de Berlin ne s’écroule, et en avait déjà informé les politiques… C’est la raison pour laquelle, contrairement aux pays d’Europe Orientale – où les membres des services de sécurité ont fait l’objet de violences et de représailles – ce n’a pas été le cas en Russie. 

– En conclusion, comment vous apparaît cette émission de « Géopolitis » présentée par Jean-Philippe SCHALLER?

Jacques BAUD: -Cette émission n’avait pas pour vocation d’informer, mais d’influencer. En utilisant des raccourcis faciles (et inexacts) on cherche à associer l’affaire Navalny aux vieux préjugés sur le KGB. Il est inquiétant de voir nos journalistes s’abaisser à utiliser les codes des tabloïdes comme The Sun ou Fox News. Par ailleurs, je pense que c’est totalement contre-productif : le narratif occidental qui cherche à provoquer un changement de régime en Russie s’appuie sur tellement de mensonges et de désinformation qu’il perd toute crédibilité. C’est d’ailleurs ce qui se passe actuellement en Russie avec Navalny. Le gouvernement russe n’a rien besoin de faire : les Russes s’aperçoivent eux-mêmes des falsifications. Cela explique pourquoi Navalny a plus perdu en crédibilité que Vladimir Poutine entre novembre 2020 et février 2021. Ainsi, alors que la cote de popularité de Navalny était brièvement montée à 5% en janvier 2021, elle est redescendue à 4% en février, tandis que le taux d’approbation de Vladimir Poutine est monté à 65% en février, selon le Centre Levada (considéré comme un « agent étranger » en Russie !) (Pour information : celui de Macron est à 36%). 

Ce qui est surprenant, est que ces journalistes qui ont critiqué Trump durant 4 ans, ont systématiquement relayé ses mensonges dès lors qu’ils concernaient la Russie, la Chine, l’Iran et d’autres. Par ailleurs, ils tendent à s’affranchir de toute déontologie ou d’éthique, sous prétexte que leur combat est juste. Or, non seulement Navalny ne représente aucune des valeurs défendues en Europe (ne serait-ce que par la Crimée qu’il refuserait de restituer s’il était au pouvoir), mais des médias proches du Parti démocrate aux États-Unis l’ont qualifié de « Trump russe ». Je me demande ce que cherchent ces journalistes…

-Merci de ces précisions, entre autre celle qui indique clairement que Vladimir Poutine na pas participé au putsch de 1991 et que, par cette manière de ly avoir associé en en montrant les images en même temps qu’il rappelait son passé kagébiste, le journaliste de la RTS, Jean-Philippe Schaller a soit péché par ignorance, soit voulu orienter lopinion publique. Il semble vraiment que lamalgame entre « URSS » et « Russie de Poutine » ait besoin d’être faussement maintenu et réactualisé à chaque occasion qui se présente pour créer la confusion dans les esprits et faire passer la Russie actuelle pour ce quelle fut du temps soviétique…

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Le combat très inégal à mener contre les mastodontes médiatiques dits mainstream

Une remarque a attiré mon attention que je soumets à la vôtre. Déposée en commentaire sous un des récents sujets de ce blog partagé sur un réseau social bien connu, elle disait la crainte de voir vains les efforts déployés pour rétablir certaines réalités face à la désinformation ou la semi-information distillées de manière à orienter l’opinion des populations.

A l’évidence, le combat mené contre les mastodontes médiatiques dits mainstream est inégal. Surtout lorsque le point de vue qui remet en cause ce qu’ils distillent à plus soif est tenu avec soin à l’écart de leurs publications, émissions ou autres éventuels débats qui ne seraient pas entre personnes d’avis à peu près similaires.

On a vu, ici-même, comment a été traité Jacques BAUD après la publication de son ouvrage Gouverner par les Fake News, paru aux éditions Max Milo le 27 août dernier. C’est d’ailleurs la manière avec laquelle il a été (dé)considéré par un pigiste de Conspiracy Watch et un journaliste du Temps qui m’a incitée à le solliciter. Une série d’entretiens avec lui a suivi, un prochain sera partagé ici sous peu.

A quoi bon se battre contre de soi-disantes informations quand on sait de quels moyens disposent les médias qui les diffusent pour les faire passer telles alors que tant d’entre elles ne sont que leur contraire, à savoir, des désinformations? Comme j’ai souvent eu l’occasion de le mentionner sur ce blog et lors de diverses interventions dans le cadre de tables rondes ici et , il s’agit avant tout de rester fidèle à soi-même et de refuser de cautionner l’abus de confiance d’un public envers ses médias de référence.

Donc oui, le combat est inégal et même très inégal. Mais oui, il vaut la peine d’être mené. Car au moins qui s’y livre ne se range-t-il pas du côté d’organes de soi-disante information qui s’apparentent de plus en plus à de véritables relais de très mauvaise propagande. Qu’une feuille de route existe et qu’il s’agisse, pour eux, de la suivre relève de la probabilité.

Ce qui est certain est que chaque média dispose d’une ligne de rédaction. Force est de constater que celle de la RTS ne s’encombre d’aucun souci de déontologie.

Comment peut-elle laisser passer autant de mauvaise foi que celle observée, ne serait-ce que dans cette émission de Géopolitis de ce 21 février sur laquelle, justement, nous allons revenir avec Jacques Baud dans un prochain entretien? Parce qu’au-delà de Nelson Mandela convoqué pour donner de l’allure, peut-être, au sort d’Alexeï Navalny, c’est la véracité d’autres propos tenus par le présentateur qui seront discutés et examinés ici.

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Entretiens avec Jacques BAUD, la guerre d’influence et la désinformation, 2e partie

-Jacques BAUD, en complément à notre précédent entretien, vous tenez à apporter encore quelques remarques relatives à ce qui s’énonce dans nos médias dits mainstream, du coronavirus et de la Chine.

Jacques BAUD:-Au début 2020, les Occidentaux reprochent à la Chine de cacher des informations sur l’origine et l’importance de l’épidémie. Boris Johnson évoque la Chine comme un « Etat-pariah ». En réalité, la Chine tente de comprendre l’épidémie. Entre le 15 janvier et le 3 mars 2020, en fonction de sa connaissance des symptômes et de la fiabilité des tests, la Chine ajuste 7 fois sa définition des cas, en augmentant à chaque fois leur nombre, démontrant qu’elle ne tente pas de dissimuler quoique ce soit.

A la mi-mars 2020, Robert Redfield, directeur du Center for Disease Control (CDC) américain, confesse devant une commission du Congrès que les Etats-Unis ne sont pas en mesure de distinguer les victimes de la grippe et celles du coronavirus, qui ont été enregistrées comme des victimes de la grippe. Ainsi, malgré les information disponibles sur le virus et l’épidémie, les Américains font moins bien que les Chinois ! Zhao Lijian, porte-parole du ministère des affaires étrangères chinois, saisit l’occasion pour répondre aux accusations américaines. Il ironise que le virus aurait dès lors tout aussi bien pu être importé à Wuhan en septembre 2019 lors des 7e JMME, par un participant américain. Il tweete:

Le CDC est pris la main dans le sac ! Quand le patient zéro est-il apparu aux États-Unis? Combien de personnes sont infectées? Quels sont les noms des hôpitaux? Ce pourrait être l’armée américaine qui a amené l’épidémie à Wuhan. Soyez transparent! Rendez vos données publiques! Les États-Unis nous doivent une explication!

Il n’en faut pas plus pour que les médias occidentaux et des journalistes peu scrupuleux décontextualisent le tweet et clament que la Chine diffuse des théories du complot. Pourtant, contrairement à ce qu’ils affirment, cela n’a jamais été la position officielle du gouvernement chinois, mais une simple « réponse du berger à la bergère » : le tweet est accompagné d’une séquence vidéo qui montre que les accusations américaines sont purement spéculatives.

Quant à l’hypothèse des JMME, elle n’a pas son origine en Chine, mais au Canada et bien que probablement fausse, elle n’est pas complètement incongrue. En mai 2020, en France, des athlètes militaires prétendent avoir eu des symptômes après les jeux, mais l’information est démentie par le ministère des Armées:

La délégation française a bénéficié d’un suivi médical, avant et pendant les jeux, avec une équipe médicale dédiée composée de près d’une vingtaine de personnels. Il n’y a pas eu, au sein de la délégation française des JMME, de cas déclarés auprès du Service de santé des armées (SSA) de grippes ou d’hospitalisation pendant et au retour des JMME, pouvant s’apparenter, a posteriori, à des cas de Covid-19.
À ce jour et à notre connaissance, aucun autre pays représenté au JMME de Wuhan n’a par ailleurs rapporté de tels cas.

Quant à l’idée que l’épidémie soit originaire des États-Unis, elle n’est pas complètement absurde, même si ce n’est probablement pas le cas. En marge de ces accusations contre la Chine, les laboratoires américains ont une solide réputation de laisser-aller et de négligence. En octobre 2001, l’attaque terroriste à l’Anthrax avait immédiatement été attribuée à l’Irak. Sur le plateau de la RTS, j’ai été opposé à un « expert » français qui affirmait la responsabilité irakienne, alors que l’on savait déjà que les responsables étaient aux Etats-Unis. De fait, l’attaque avait été perpétrée par un expert de l’US Army Medical Research Institute of Infectious Diseases (USAMRIID) à Fort Detrick. Après cet incident, la crainte d’une attaque terroriste a poussé les États-Unis à établir rapidement une dizaine de laboratoires de niveau BSL/P3 et 4. Au fil des années, des centaines d’incidents de sécurité y ont été observés : entre 2006 et 2013, pas moins de 1 500 incidents avec des agents pathogènes ont nécessité la prise en charge médicale de plus de 800 cas! L’US Government Accountability Office (GAO) – l’équivalent américain de la Cours des Comptes – a constaté des dizaines de défaillances avec des agents pathogènes. Le 2 août 2019, à la suite d’une série d’incidents de sécurité avec des agents pathogènes de nature imprécisée (« select agents »), mais qui incluent le SARS, l’USAMRIID est fermé. Il est réouvert en 2020 avec l’apparition de la CoViD-19.

Cela étant, l’idée d’une contagion importée en Chine n’est pas absurde, puisque certaines recherches indiquent que le virus aurait circulé en Occident bien avant que les Chinois ne le détectent : en Espagne en mars 2019, en France et en Italie en décembre 2019. En mai 2020, sur BFMTV, le Dr Yves Cohen déclare qu’un homme aurait été testé positif à Paris le 27 décembre 2019 ; pourtant, il n’a pas voyagé, et la seule personne ayant pu l’infecter est sa femme, qui est asymptotique.

-J’ai, en effet appris d’une de mes relations, qu’elle avait été atteinte, en décembre 2019, d’un virus dont aucun médecin n’a réussi à lui dire ni l’origine ni le nom car il a été déclaré « inconnu » .Cette personne a souffert de violentes poussées de fièvre alors que jamais elle n’avait connu de températures aussi élevées, a dû être hospitalisée d’urgence pour une pneumonie dont on ignorait tout de ce qui avait pu la déclencher.

Jacques BAUD: -De fait, les éruptions épidémiques inexpliquées ne sont pas rares : en septembre 2018, 150 cas de pneumonie inexpliquée avaient été signalés à Brescia (Italie) et une pneumonie virale d’origine inconnue avait éclaté le 30 juin 2019 en Virginie (Etats-Unis). En 2020, malgré une information initiale considérablement plus élevée qu’en Chine, les pays occidentaux restent incapables d’identifier « leurs » propres « patients zéro ». Ainsi, en Italie, le 10 mars 2020, l’Institut Supérieur de la Santé avouait qu’il n’était pas possible de reconstruire la chaine de transmission de tous les patients. À la fin mars, un groupe de chercheurs italiens conclut que le SARS-CoV-2 était présent en Italie au 1er janvier 2020, et qu’il y circulait probablement déjà en décembre 2019 ; mais on est toujours incapable d’identifier le « patient zéro ».

A la fin avril 2020, les États-Unis ont 1,2 million de cas et 70 000 morts, et Donald Trump accentue sa pression sur la Chine en cherchant à convaincre le monde qu’elle est responsable. Alors que le gouvernement chinois y voit une question scientifique, les États-Unis – et les Occidentaux – cherchent à politiser l’origine du virus, essentiellement pour dissimuler leur négligence. Donald Trump va même jusqu’à prétendre que la Chine exploite la crise du coronavirus pour empêcher sa réélection ! Sur FOX News, le général Jack Keane affirme que:

Le président Xi Jinping a «militarisé» la propagation du coronavirus dans le monde pour détruire les économies occidentales et écraser sa concurrence.

Il évoque des mesures de rétorsion et des réparations. Une situation curieuse, car malgré un recul de plusieurs semaines et une meilleure connaissance de la CoViD-19, les pays occidentaux ont laissé le virus proliférer vers d’autres pays. Ainsi, Scott Morrison, premier ministre australien, affirme que la majorité des cas en Australie proviennent des États-Unis. Les premiers cas en Mongolie et au Sénégal sont venus de France; ceux du Nigéria et de la Jordanie sont venus d’Italie; et celui du Panama provient d’Espagne… En outre, les Américains ont la mémoire courte, car la pandémie de H1N1 en 2009, qui a fait entre 100 000 et 400 000 morts, était originaire… des États-Unis !

Alors qu’en décembre 2020, France 24 affirme que la Chine « cultive les zones d’ombre » sur l’origine de la pandémie, la célèbre revue Nature n’évoque pas de problèmes politiques, mais des difficultés d’ordre scientifique. La célèbre revue s’appuie sur une étude espagnole qui relève la présence du SARS-CoV-2 en Espagne en mars 2019 déjà, et affirme:

L’enquête initiale à Wuhan éclairera des études à plus long terme sur les origines de la pandémie, qui pourraient emmener les enquêteurs hors de Chine. (…)
Un nombre croissant d’experts pensent que les ancêtres immédiats ou proches du SRAS-CoV-2 sont plus susceptibles d’exister chez les chauves-souris en dehors de la Chine.

En fait, dès le 3 janvier, la Chine informe régulièrement Hong Kong, Macao et Taïwan (qu’elle considère comme des prolongements de son territoire), et invite des délégations à Wuhan. Le 4 janvier, le directeur du Center for Disease Control (CDC) chinois prend personnellement contact avec son homologue américain afin d’établir un canal d’échange d’informations avec les États-Unis. Mais nos médias n’en parleront pas. Contrairement aux pays asiatiques (y compris les plus grands ennemis de la Chine, comme la Corée du Sud, le Japon ou Taiwan) les Occidentaux n’ont pas voulu écouter les Chinois.

En fait, les médias – comme nous le verrons dans le cas du terrorisme – ont obscurci notre vision, ouvrant ainsi un espace au complotisme et aux fausses nouvelles, qui ont très largement contribué à la mauvaise compréhension du problème. Nous avons déjà évoqué les affirmations peu éclairées et mensongères du quotidien Le Temps (en français : désinformation), qui fustigeait la « gestion désastreuse » de la crise par le gouvernement du Belarus. Les chiffres qui apparaissent sur le graphique qui illustre ce sujet parlent d’eux-mêmes…

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ENTRETIENS AVEC JACQUES BAUD,LA GUERRE D’INFLUENCE ET LA CENSURE, 2e partie

– Jacques BAUD, dans notre précédent entretien sur la censure, vous avez évoqué la rencontre entre Vladimir POUTINE et Emmanuel MACRON de l’été 2019 au Fort de Bregançon et en particulier les 4 dernières minutes de la vidéo de leur conférence de presse. A cet exemple, vous en ajoutez un autre en relation avec les manifestations de Hong-Kong. En quoi, dans ces deux cas, avez-vous lu une censure?

Jacques BAUD: –Dès mai 2019, on observe un véritable phénomène de censure : les « actes » hebdomadaires des gilets jaunes n’apparaissent plus dans aucun média traditionnel français. On tente d’en cacher la gestion désastreuse. Il n’est dès lors pas très surprenant que la crise des Gilets jaunes ait révélé « une haine croissante contre les journalistes ». Ils sont alors – à tort ou à raison – perçus comme des organes de propagande du gouvernement (LCI, France 2, France 3) ou de l’establishment (BFM TV).

En août 2019, lors de sa rencontre avec Emmanuel Macron au Fort de Brégançon, interrogé sur les manifestations du début du mois à Moscou, Poutine répond à la presse :
Ce n’est pas qu’en Russie qu’il y a des événements de ce type. Ce n’est pas très commode de le dire, je suis invité ici, mais vous saviez qu’il y a eu les manifestations des Gilets jaunes et d’après nos calculs, je crois qu’il y a près de 11 personnes qui sont mortes, il y a plus de 2000 personnes qui ont été blessées. Il y a notamment des policiers qui ont été blessés. Nous ne voudrions pas… […]

Cette version sera reprise en Belgique. Mais en France, sur LCI, la traduction devient :
Ça ne se passe pas qu’en Russie. Je suis invité par le président français et je suis mal à l’aise en le disant, mais vous savez tous que pendant les manifestations des Gilets jaunes vous avez eu plusieurs dizaines de personnes qui ont été blessées. Il y avait des policiers qui ont été blessés. On ne veut pas… […]
…et sur BFMTV/RMC :
Ce genre de situation ne se passe pas qu’en Russie. Nous savons ce qui s’est passé pendant les manifestations des Gilets jaunes. On ne veut pas… […]

En fait, en France, on tente de cacher la mauvaise gestion des Gilets jaunes derrière d’autres crises : juste après la réponse de Poutine, Macron prend la parole et explique qu’en France, les gilets jaunes ont eu le droit de participer à des élections, suggérant que l’on avait refusé ce droit aux manifestants de Moscou. C’est un menteur.

Explication. Au début août 2019 à Moscou, avant les élections parlementaires à la Douma, 20 000-50 000 manifestants demandant des « élections libres », attirant l’attention des médias français. Avec des titres comme « 27 candidats exclus » (Le Figaro) ou « les autorités excluent des candidats d’opposition » (Le Monde) on suggère que les candidatures sont sélectionnées par « le pouvoir ». La BBC affirme que les candidats ont été « ignorés » et « traités comme s’ils étaient insignifiants ». C’est tout simplement faux.

En fait, il s’agit d’un problème de validation des candidatures : comme en France pour la présidentielle, les candidats doivent avoir un certain nombre de signatures pour participer. A la différence de la France (où le candidat doit avoir les signatures de 500 élus), un candidat russe hors-parti parti doit avoir celles de 5 000 simples citoyens ; ce qui ne semble pas être surhumain dans une ville de 12 millions d’habitants. Naturellement, ces signatures sont vérifiées par une commission électorale afin d’éviter les fraudes et – malgré une tolérance de 10% – certains candidats n’ont pas atteint le nombre de signatures requis. Ceux qui ont manifesté à Moscou sont les candidats déçus de groupuscules de tendances diverses, allant de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, qui n’ont pas réussi à obtenir le nombre de signatures requis et dont certains n’ont pas même cherché à recueillir les signatures… Mais naturellement, aucun média traditionnel occidental n’explique la nature du problème !

On a donc ici la juxtaposition de deux manipulations : l’absence d’explications rationnelles, qui font apparaitre une fausse image de la situation en Russie, et une censure sur l’importance des débordements en France. Nous en pleine guerre de l’influence !

On observe un phénomène analogue avec les images de manifestations à Hong Kong, qui tournent en boucle sur France 24, pour atténuer l’image de brutalité de la répression en France même. Pourtant la comparaison entre les deux crises est parlante. A Hong Kong, entre mars 2019 et octobre 2020, on compte 2 morts, 2600 blessés (décembre 2019) et 10000 interpellations ; en France, pour une durée très proche – entre novembre 2018 et octobre 2020 – on compte 11 morts, 4440 blessés (octobre 2019) et 12000 interpellations. On constate que la « dictature chinoise » rivalise difficilement avec la « démocratie française » ! Certes, la réponse musclée de la police française s’explique par la violence des « gilets jaunes » et des « Black Block ». Mais c’est oublier qu’ils existent aussi à Hong Kong et que les manifestants y attaquent les forces de l’ordre avec des arcs / flèches et des bombes incendiaires ! Le tout financé par certains pays occidentaux. D’ailleurs, on constate que les propagandistes « pro-démocratie » de Hong Kong ne parviennent pas à trouver suffisamment d’images violentes chez eux et doivent prendre des images de la répression à Paris : les dictatures ne sont pas assez violentes, il faut aller chercher les images dans les démocraties !

C’est d’ailleurs dans cet esprit que sera proposée la loi sur la sécurité globale en novembre 2020…

Les médias traditionnels occidentaux ne sont plus crédibles : trop souvent, ils représentent – et servent – des intérêts politiques. Le problème est que cette crise de l’éthique journalistique pousse les citoyens vers des sources d’information alternatives. Depuis mai 2019, il faut aller sur des sites de médias indépendants (ou sur les médias russes) qui représentent d’autres intérêts, pour avoir des images des manifestations hebdomadaires des gilets jaunes. Cette forme de censure a donné une impulsion considérable aux médias russes, qui n’ont pas besoin « d’inventer » de fausses nouvelles : il leur suffit d’informer sur ce que les médias occidentaux cachent ! D’ailleurs, la chaine RT est rapidement devenue le premier média consulté sur YouTube ! C’est ce qui a conduit le pouvoir français – et des officines qui le servent, comme Conspiracy Watch – à définir ces sites de « conspirationnistes », afin de les discréditer. On est donc dans un cercle vicieux, qui s’alimente de défiance…

Ces problèmes prennent des dimensions tragiques dans le domaine du terrorisme, où la responsabilité des médias (occidentaux) est trop souvent minimisée… Nous en reparlerons.

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La guerre d’influence et la censure, suite des entretiens avec Jacques BAUD

-Notre dernier entretien avec vous, Jacques BAUD a porté sur la propagande. Dans celui de ce jour, il est question de censure. Si, selon vous, cette dernière vient en complément de la première, leur usage à toutes les deux diffère selon les régimes politiques qui y recourent. Merci de nous en dire davantage à cet égard…

Jacques BAUD: -Alors que la propagande est le fait de diffuser l’information « digne d’être propagée », la censure est le fait de bannir l’information que l’on ne souhaite pas diffuser. Elle complète la propagande et contribue ainsi à la maîtrise du contenu de l’information. Elle peut être imposée par la force ou la persuasion.

Durant la guerre froide, les pays communistes ont été de grands utilisateurs de la censure. Toutefois, contrairement à ce que l’on pense généralement, leur enjeu était moins la conservation du pouvoir (qui était assuré par tout un arsenal de mesures, dont le système du parti unique), mais plutôt au maintien de l’image du système communiste. Les partis communistes se voyaient comme allant dans le sens de l’Histoire, et étaient engagés dans une sorte de compétition (politique) avec le monde occidental libéral. La censure visait alors à gommer les aspects négatifs du système.

Aujourd’hui, la censure a gagné les pays démocratiques, mais cette fois-ci, il ne s’agit pas de « l’image du système », mais bien de la conservation du pouvoir ou d’une autorité. Car les dirigeants des pays démocratiques sont sensibles aux mouvements d’opinion et au verdict des urnes. Paradoxalement, les démocraties sont souvent plus vulnérables à l’information que ne le sont les dictatures ! Ceci ne signifie pas que des pays totalitaires, comme la Chine ou la Corée du Nord n’utilisent pas la censure ! Au contraire ! Ils le font, mais avec une finalité différente qu’en Occident : il s’agit surtout de maintenir l’image de stabilité du système, particulièrement dans un contexte de compétition économique internationale. La conservation du pouvoir ne venant ici que de manière marginale. Ainsi, Xi Jinping, à qui la Constitution chinoise – récemment modifiée – accorde un statut illimité n’a pas besoin de craindre un verdict populaire !…

Dans le même esprit, les gouvernements occidentaux tendent à déléguer l’exercice d’une forme de censure à des acteurs privés, comme les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, Tweeter, Youtube, etc.). Par exemple, le fournisseur de service Slack, en Grande-Bretagne, a tout simplement fermé les comptes de clients qui avaient visité des pays sous sanctions américaines. GitHub a adopté des mesures analogues. Alors que l’internet devait être « neutre », il devient une des courroies de transmissions de la politique américaine. Il en est ainsi de PayPal, qui refuse de transmettre les paiements à des organes de presse alternatifs qui soutiennent l’Iran.

Ainsi, Google, Facebook, Le Monde, Libération, l’Union européenne ou l’Otan, proposent des « fact-checkers » (vérificateurs de faits). Mais en l’absence de critères précis et d’une méthodologie rigoureuse, ces outils deviennent une manière de stigmatiser les pensées déviantes. Le fact-checker de l’Union européenne est devenu un véritable site de désinformation dirigé contre la Russie. La méthode est assez simple : à partir d’une information glanée sur un site pro-russe, il formule une « réfutation » basée sur un autre fait, qui – souvent – n’infirme pas l’information originale, mais une information très similaire. Par exemple, le 2 août 2019, euvsdisinfo.eu épingle la version espagnole de Sputnik pour avoir affirmé que
Le président américain Donald Trump a menacé de libérer des milliers de membres du groupe terroriste État islamique capturés en Syrie, si les pays européens ne les reprenaient pas.

Euvsdisinfo.eu accuse Sputnik de déformer un tweet de Trump datant du 16 février évoquant le sort de 800 combattants de l’État islamique. Ce tweet est bien réel, mais le site européen ment, car ce n’est pas ce qui est évoqué par Sputnik : en fait, le 2 août, dans un « point-presse », Trump a bien affirmé presque mot pour mot ce que prétend Sputnik.

Ce « fact-checking » devient ainsi une forme de censure, qui génère une forme de manipulation : on définit une « vérité » de référence, souvent fondée sur des convictions plus que sur des faits, afin d’écarter les informations « non-conformes ». Paradoxalement, les « censeurs » modernes se réfugient derrière les droits de l’Homme, l’Etat de Droit ou la démocratie pour réduire la diversité politique. Car la démocratie appartient également à ceux qui sont contre elle : c’est ce qui fait sa force. Tenter d’éliminer les informations discordantes en les qualifiant de « conspirationnistes » et autres (en perdant de vue au passage la nature même du complotisme) est la preuve d’un manque de confiance en la démocratie.

Quant aux « vérificateurs de faits » automatiques des réseaux sociaux, ils ne sont pas capables de juger la substance d’une information. Ils en « décident » en fonction d’algorithmes alimentés par le comportement des utilisateurs, avec des effets pervers. Ainsi, en septembre 2016, Facebook avait censuré la Première ministre norvégienne Erna Solberg, qui avait publié la photo d’une fillette qui courait nue pour échapper à un bombardement au napalm durant la guerre du Vietnam en 1972. Le réseau social a également censuré le tableau L’Origine du Monde de Gustave Courbet, puis, en 2018, une série de peintures de Rubens. En novembre 2020, le média Bloomberg rapporte que les algorithmes de Facebook ont bloqué « par erreur » des milliers de publicités, causant même des licenciements pour certaines entreprises.

Le concours des acteurs privés à la censure étatique est renforcé par la concentration croissante des médias autour de groupes financiers proches du pouvoir. La visite de Vladimir Poutine à Emmanuel Macron au Fort de Brégançon, en 2019, nous donne un exemple frappant de censure, qui témoigne de la servilité des médias et des journalistes privés…

-Merci, Jacques Baud, d’avoir cité cette rencontre des présidents russe et français de l’été dernier qui constituera partie du propos de notre prochain entretien!

Culture, Economie, Histoire, Politique, Religions, société, Voix

La guerre d’influence et la propagande, suite des entretiens avec Jacques BAUD

-Jacques BAUD, vous nous avez proposé de traiter de la guerre d’influence de manière méthodique en nous arrêtant sur ses différents aspects. Pour rappel, ceux-ci sont:

-L’influence
-Les mesures actives
-La propagande et la censure
-La désinformation
-La mésinformation
-La fausse bannière

Aujourd’hui, nous voyons avec vous ce qu’il en est de la propagande.

Jacques BAUD: -En 1923, alors que le terme « propagande » n’avait pas les connotations d’aujourd’hui, le Larousse la définissait comme un « effort pour répandre une opinion ou une doctrine quelconque ». Il se basait alors sur son étymologie latine qui signifie « qui mérite d’être propagé ». Autrement dit, elle a pour objet des aspects que l’on souhaite mettre en évidence. En creux, on comprend que l’on ne diffuse pas ce que l’on cherche à dissimuler.

De nos jours, la définition du Larousse a perdu sa neutralité, a pris une connotation plutôt négative et est devenue : « Action systématique exercée sur l’opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines, notamment dans le domaine politique ou social ».

Techniquement, bien qu’on la confonde avec le concept de « désinformation », la propagande ne vise pas à disséminer de fausses informations, mais à éclairer positivement ou à enjoliver une réalité en diffusant des informations vraies, mais souvent partisanes. Même si l’image qui en résulte peut être faussée, elle se différencie de la désinformation en ce que son contenu est vérifiable. L’exemple des campagnes électorales est caractéristique : on cherche – assez logiquement – a faire apparaitre les candidats sous leur plus beau jour. La publicité est une forme de propagande, mais le terme reste privilégié pour les questions de nature politique.

En Occident, on distingue les propagandes « blanche », « grise » et « noire » en fonction de leur objectif :
– La propagande blanche, est la propagande faite de manière ouverte à travers des publications et dans les médias. Elle vise à appuyer et valoriser une stratégie d’action ou une position politique sur une thématique particulière. Jusqu’à la fin des années 1990, elle est essentiellement menée par des structures financées par les Etats. Il en est ainsi de Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL), créée par la CIA et le Département d’Etat américain au début de la guerre froide pour cibler l’URSS, qui opère encore de nos jours. Aujourd’hui, les médias se sont diversifiés et sont assez largement aux mains d’intérêts privés. Mais certains pays ont conservé des médias dédiés (comme France 24, TV5 Monde, France 5, Russia Today/RT, Radio-Télévision Suisse, Swissinfo ou la BBC) afin de relayer le message gouvernemental. Aux États-Unis, la propagande est articulée de manière sensiblement différente qu’en Europe, en ce qu’elle sert avant tout des groupes de pression. Dans le domaine du terrorisme, mentionnons ici les publications de l’État islamique, parmi lesquelles Rumiyah et Dabiq, qui – contrairement à ce que l’on lit dans la presse occidentale – sont davantage des organes de propagande, que de désinformation.
– La propagande grise, utilise des intermédiaires qui propagent les idées d’un gouvernement sous le couvert d’une institution ou d’un organe indépendant, sans lien apparent ou explicite avec le bénéficiaire de la propagande, afin de paraître plus acceptable. Elles sont généralement connues sous la désignation d’ « organisations de front ». Ces organisations sont souvent des organismes privés subventionnés de manière discrète (par des mandats de recherche, des publications, etc.) Parmi les dizaines d’exemples connus, mentionnons l’Investigative Project on Terrorism (IPT), basé aux États-Unis et animé par des « sionistes chrétiens » au profit d’Israël, la RAND Corporation, initialement créée et financée par l’US Air Force, ou le Royal United Services Institute (RUSI) en Grande-Bretagne. C’est le domaine des « lobbies ».
– La propagande noire, (« Black propaganda ») désigne les opérations d’influence clandestines dont l’auteur (ou le « sponsor ») ne peut être identifié. Elle est conçue et réalisée de manière délibérée par des officines des services secrets spécialisées dans ce genre de travail. Les actions de propagande noire ont le plus souvent un objectif politique déterminé, souvent très opérationnel. Historiquement, elles se situent dans le prolongement des « Morale Operations » (Opérations sur le moral) réalisées par l’Office des services Stratégiques (OSS) durant la seconde guerre mondiale, comme les opérations CORNFLAKES, PIG IRON ou SHEET IRON.
Durant la seconde guerre mondiale, la plus grande partie de la propagande noire à destination du 3e Reich était produite en Suisse par l’OSS et l’Office of War Information basés à Berne depuis 1942. Dès 1942, l’OSS/OWI a produit près de 400 modèles de tracts différents (imprimés en Suisse avec l’aide de dessinateurs suisses) dont certains exemples sont illustrés ci-dessous (collection de l’auteur). Il étaient ensuite disséminés en Allemagne à travers les réseaux de cheminots et de fonctionnaires postaux, et avec l’aide des services de renseignement suisses. L’avance alliée dans le nord de la France est appuyée de manière extensive avec des opérations psychologiques et, selon le rapport final de la Division de la Guerre Psychologique du commandement allié en Europe, dès la fin 1944, la Suisse fournit quelque 2000 tonnes de matériel de propagande par mois aux Alliés jusqu’à la fin de la guerre. Naturellement, le Rapport Bergier de 1998 – produit sans grande intégrité, mais avec beaucoup de mauvaise foi et d’ignorance – n’en mentionne pas un seul mot…

      

Images: Jacques BAUD, collection personnelle.

Tout cela n’est cependant que la forme la plus triviale de la propagande. Aujourd’hui, elle prend des formes plus subtiles. Par exemple, si l’on va visionner des vidéos sur YouTube, on notera sous les fenêtres de la chaine RT : « RT est financée totalement ou en partie par le gouvernement russe », alors que sous les fenêtres de la BBC ou France 24, on lit : « (BBC ou France 24) est un service public (britannique/français) ». La propagande est devenue aujourd’hui un phénomène complexe où se mêlent des intérêts parfois divergents, mais qui ont le même objet. Par exemple : le journal Haaretz affirme qu’aucun peuple n’a plus d’estime pour Trump que les Israéliens, pourtant, il semble (ce n’est pas confirmé à ce stade) que 2/3 des juifs américains ont voté pour Biden. Comme on le voit, il devient difficile de tirer des conclusions « linéaires » à partir des faits tels qu’on nous les présente. Pourtant, il y a une logique…

Histoire, Politique, société, Voix

La guerre d’influence et les « mesures actives », suite des entretiens avec Jacques BAUD

-Jacques BAUD, dans notre entretien de ce 30 octobre dernier, vous avez mis en évidence six aspects que vous estimez caractériser la guerre d’influence. Nous avons traité du premier, l’influence en tant que telle, aujourd’hui, ce sont ce qu’on appelle les « mesures actives » que nous abordons avec vous. Cette association de termes est, en effet, souvent en usage pour parler de la Russie. Merci de nous expliquer de quoi il s’agit exactement.

Jacques BAUD: -Pour désigner les actions de la Russie sur internet, on affectionne l’expression « mesures actives », qui évoque des activités sulfureuses, et nourrit un imaginaire issu de la guerre froide et un complotisme très contemporain. Ainsi, un rapport spécial de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN définit les mesures actives comme des
« Opérations de subversion politique allant de la manipulation des médias à la prise pour cibles d’opposants politiques ».

De même, le rapport conjoint des Ministères français des Affaires étrangères et des Armées de 2018, sur « Les Manipulations de l’Information » établit une relation linéaire entre les pratiques de l’Union soviétique et la Russie, en extrapolant simplement les doctrines d’alors.

C’est de la pure fantaisie. Pour comprendre de quoi nous parlons, il est important de le remettre dans son contexte.

En Russie, l’espoir provoqué par la fin du régime communiste était bien réel. Pour les Russes, la fin de la guerre froide était l’occasion de sortir de l’économie de guerre dans laquelle ils se trouvaient et de développer une « vraie » économie. Il ont compris que le « glacis » protecteur offert par les Pays de l’Est, ne pouvait plus être réalisé par la coercition, mais en tissant des liens économiques. C’est pourquoi ils ont rapidement dissout le Pacte de Varsovie, en juillet 1991, et créé la Communauté des États Indépendants (CEI) aux ambitions plus larges. La Russie y voit une opportunité pour réfléchir sur la nouvelle architecture de sécurité du continent européen et un rôle pour l’OSCE, à laquelle elle est restée très attachée. La création du Conseil de Coopération Nord-Atlantique (CCNA) par l’OTAN à la fin 1991, est accueillie avec enthousiasme par les autorités et l’opinion publique russes. Ayant constaté les dégâts causés par le communisme, les Russes pensaient qu’une architecture de sécurité basée sur les rapports de force était dépassée et rêvaient d’un système plus coopératif. L’idée d’une coopération sécuritaire continentale est alors très populaire en Russie, qui n’exclut pas l’idée d’une éventuelle adhésion à l’OTAN. Des discussions dans ce sens ont lieu en octobre 1993 entre Boris Eltsine et le secrétaire d’Etat américain Warren Christopher, qui demeure cependant réservé : « […] nous examinerons en temps opportun la question de l’adhésion comme une éventualité à plus long terme. Il y aura une évolution, basée sur le développement d’une habitude de coopération, mais au fil du temps ».

Durant la période communiste, le KGB est l’un des trois « piliers » du système (le Parti, l’Armée et le KGB), mais c’est aussi celui qui a la meilleure connaissance du monde extérieur, et il pressent le changement bien avant les politiciens de l’Est… et de l’Ouest. S’il n’a pas provoqué l’effondrement du système, il l’a très clairement anticipé : il ne suit pas son chef – le général Kryoutchkov – lors de la tentative de putsch d’août 1991 et sort grandi de la crise. Mais l’Occident ne veut pas comprendre le message et ne répond pas aux attentes de la population russe, qui se replie alors sur elle-même : en juin 1994, c’est contre son opinion publique, que la Russie rejoint le Partenariat pour la Paix (PPP) nouvellement créé par l’OTAN.

Contrairement à l’Occident, l’Union Soviétique avait développé sa pensée militaire de manière quasi-scientifique, avec des principes et des définitions précis. Imprégnée par la pensée marxiste, elle voyait l’affrontement avec le monde « capitaliste » comme inéluctable. Mais à la fin des années 80, elle a compris que la fin du communisme était inéluctable et n’a pas tenté de s’y opposer. Aujourd’hui, la Russie a abandonné cette idéologie qui déterminait sa lecture de la guerre, mais en a conservé une méthodologie et une approche très systématique des conflits. Ses définitions sont précises et leur application est méthodique.

Dans la perspective russe, la guerre inclut une discipline qui concerne tous les niveaux de conduite : la « maskirovka ». Faussement traduite en Occident par « l’art de tromper », elle correspond au concept occidental de « sécurité des opérations ». Elle a essentiellement un caractère militaire, mais peut également concerner les aspects politiques d’un conflit. Elle se décompose en deux volets:
– Les « mesures passives », qui sont l’ensemble des mesures destinées à protéger l’Etat ou ses forces. Elles visent à dissimuler ses intentions (niveau stratégique). Au plan opérationnel, elles visent à soustraire des activités ou des matériels à l’observation ennemie (camouflage, classifications de sécurité, etc.)
– Les « mesures actives », qui sont l’ensemble des mesures destinées à influencer la perception de l’étranger (ou de l’ennemi) sur ses capacités. Elles comprennent donc la propagande, la désinformation, etc. et peuvent faire apparaitre ou simuler des activités qui n’existent pas.

Les mesures actives et passives sont complémentaires et concourent pour atteindre un objectif commun stratégique ou opératif. Elles sont abordées de manière interdisciplinaire, mises en œuvre dans un cadre interministériel (« whole of government approach ») et visent des objectifs précis. Des objectifs vagues tels que « diviser la nation », « nuire au gouvernement », « semer la discorde », que l’on trouve dans le discours occidental pour expliquer les « ingérences » russes, appartiennent plus au complotisme ambiant qu’à la doctrine russe.

Durant la guerre froide, les deux axes principaux de la politique étrangère soviétique étaient
le désarmement nucléaire en Europe et
le découplage de l’Europe et des États-Unis (afin de prévenir l’emploi d’armes nucléaires sur le théâtre européen).

Les campagnes d’information pouvaient s’étendre sur plusieurs années et exploitaient les synergies entre plusieurs organismes: le Département de l’information internationale (IID), chargé des médias officiels (TASS, Novosti ou Radio Moscou); le Département international (ID) du Parti communiste, responsable des contacts avec les partis frères ; et les organisations internationales de front (mouvements pacifistes, écologistes, etc.) Chaque organisation avait une tâche précise, dans un plan d’ensemble : le Service A du KGB, responsable des mesures actives (« propagande noire »), les organes de presse de l’IID chargés de la communication officielle (« propagande blanche »), les organes de communication des structures de front (« propagande grise »). Contrairement à ce que l’on lit dans les médias aujourd’hui, le KGB n’était pas un acteur indépendant dans cette architecture, mais dépendait d’un organe politique et ne fournissait des prestations que dans un cadre déterminé.

L’opération soviétique restée la plus célèbre a été l’opération INFEKTION, visant à attribuer aux États-Unis la dissémination délibérée du virus du SIDA. Lancée en juillet 1983 en Inde, dans un petit journal créé en 1967 par l’antenne locale du KGB, l’information est reprise en octobre 1985 dans Literatournaya Gazeta avec un écho considérable. Ce n’est qu’en août 1987, que l’URSS reconnaitra qu’il s’agissait d’une opération de désinformation. En 1992, Yevgeny Primakov, alors directeur du Service Central de Renseignement (TsSR), avouera qu’il s’agissait de détourner l’attention du Tiers-monde sur le rôle de l’URSS dans la tentative d’attentat contre le Pape Jean-Paul 2, afin de ne pas « perdre » les populations catholiques des pays en voie de développement, où l’URSS luttait contre l’ «impérialisme occidental ».

En Occident, les mesures actives n’ont jamais vraiment été formalisées dans des doctrines et restent plus « intuitives » et opportunistes. Leur forme la plus fréquente, mais rarement évoquée, est la « diversion », qui vise à distraire l’opinion publique en créant un événement. Elle est illustrée par le film « Wag The Dog » réalisé par Barry Levinson en 1997 (diffusé en français sous le titre « Des Hommes d’Influence »), où l’état-major de la Maison Blanche crée une situation de guerre afin de couvrir un scandale de mœurs impliquant le Président. C’est ainsi qu’avaient été interprétées les frappes du 20 août 1998 contre le Soudan et l’Afghanistan, pour restaurer l’image de Bill Clinton, alors empêtré dans l’affaire Lewinsky : leur but aurait été d’amadouer l’opposition républicaine. Les médias anglo-saxons évoqueront la même manœuvre de la part de Sarkozy pour « récupérer » son électorat en frappant la Libye en 2011.

Après l’élection présidentielle de 2016, on a accusé la Russie d’avoir mené des « mesures actives » en vue de favoriser l’élection de Donald Trump. Mais, dans son avis du 1er juillet 2019, le juge F. Dabney constate qu’il n’y a aucun élément factuel permettant d’affirmer que les tentatives d’influencer l’élection soient liées au gouvernement russe et donc que l’expression de « mesures actives » ne peut être appliquée.

Dans la doctrine et la pratique russe, les mesures actives ne sont pas un objectif en soi, et se placent dans un contexte politico-stratégique. Or, depuis une trentaine d’années, la Russie n’a pratiquement jamais été dans un contexte tel qu’il aurait fallu mettre en place de telles mesures. Elle n’a jamais été dans des situations où elle aurait été contrainte de présenter des faits différents de la réalité : elle a su tirer parti de situations créées par les pays occidentaux (comme en Ukraine) sans avoir besoin de se « flanc-garder » avec de la désinformation.