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La guerre d’influence et la propagande, suite des entretiens avec Jacques BAUD

-Jacques BAUD, vous nous avez proposé de traiter de la guerre d’influence de manière méthodique en nous arrêtant sur ses différents aspects. Pour rappel, ceux-ci sont:

-L’influence
-Les mesures actives
-La propagande et la censure
-La désinformation
-La mésinformation
-La fausse bannière

Aujourd’hui, nous voyons avec vous ce qu’il en est de la propagande.

Jacques BAUD: -En 1923, alors que le terme « propagande » n’avait pas les connotations d’aujourd’hui, le Larousse la définissait comme un « effort pour répandre une opinion ou une doctrine quelconque ». Il se basait alors sur son étymologie latine qui signifie « qui mérite d’être propagé ». Autrement dit, elle a pour objet des aspects que l’on souhaite mettre en évidence. En creux, on comprend que l’on ne diffuse pas ce que l’on cherche à dissimuler.

De nos jours, la définition du Larousse a perdu sa neutralité, a pris une connotation plutôt négative et est devenue : « Action systématique exercée sur l’opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines, notamment dans le domaine politique ou social ».

Techniquement, bien qu’on la confonde avec le concept de « désinformation », la propagande ne vise pas à disséminer de fausses informations, mais à éclairer positivement ou à enjoliver une réalité en diffusant des informations vraies, mais souvent partisanes. Même si l’image qui en résulte peut être faussée, elle se différencie de la désinformation en ce que son contenu est vérifiable. L’exemple des campagnes électorales est caractéristique : on cherche – assez logiquement – a faire apparaitre les candidats sous leur plus beau jour. La publicité est une forme de propagande, mais le terme reste privilégié pour les questions de nature politique.

En Occident, on distingue les propagandes « blanche », « grise » et « noire » en fonction de leur objectif :
– La propagande blanche, est la propagande faite de manière ouverte à travers des publications et dans les médias. Elle vise à appuyer et valoriser une stratégie d’action ou une position politique sur une thématique particulière. Jusqu’à la fin des années 1990, elle est essentiellement menée par des structures financées par les Etats. Il en est ainsi de Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL), créée par la CIA et le Département d’Etat américain au début de la guerre froide pour cibler l’URSS, qui opère encore de nos jours. Aujourd’hui, les médias se sont diversifiés et sont assez largement aux mains d’intérêts privés. Mais certains pays ont conservé des médias dédiés (comme France 24, TV5 Monde, France 5, Russia Today/RT, Radio-Télévision Suisse, Swissinfo ou la BBC) afin de relayer le message gouvernemental. Aux États-Unis, la propagande est articulée de manière sensiblement différente qu’en Europe, en ce qu’elle sert avant tout des groupes de pression. Dans le domaine du terrorisme, mentionnons ici les publications de l’État islamique, parmi lesquelles Rumiyah et Dabiq, qui – contrairement à ce que l’on lit dans la presse occidentale – sont davantage des organes de propagande, que de désinformation.
– La propagande grise, utilise des intermédiaires qui propagent les idées d’un gouvernement sous le couvert d’une institution ou d’un organe indépendant, sans lien apparent ou explicite avec le bénéficiaire de la propagande, afin de paraître plus acceptable. Elles sont généralement connues sous la désignation d’ « organisations de front ». Ces organisations sont souvent des organismes privés subventionnés de manière discrète (par des mandats de recherche, des publications, etc.) Parmi les dizaines d’exemples connus, mentionnons l’Investigative Project on Terrorism (IPT), basé aux États-Unis et animé par des « sionistes chrétiens » au profit d’Israël, la RAND Corporation, initialement créée et financée par l’US Air Force, ou le Royal United Services Institute (RUSI) en Grande-Bretagne. C’est le domaine des « lobbies ».
– La propagande noire, (« Black propaganda ») désigne les opérations d’influence clandestines dont l’auteur (ou le « sponsor ») ne peut être identifié. Elle est conçue et réalisée de manière délibérée par des officines des services secrets spécialisées dans ce genre de travail. Les actions de propagande noire ont le plus souvent un objectif politique déterminé, souvent très opérationnel. Historiquement, elles se situent dans le prolongement des « Morale Operations » (Opérations sur le moral) réalisées par l’Office des services Stratégiques (OSS) durant la seconde guerre mondiale, comme les opérations CORNFLAKES, PIG IRON ou SHEET IRON.
Durant la seconde guerre mondiale, la plus grande partie de la propagande noire à destination du 3e Reich était produite en Suisse par l’OSS et l’Office of War Information basés à Berne depuis 1942. Dès 1942, l’OSS/OWI a produit près de 400 modèles de tracts différents (imprimés en Suisse avec l’aide de dessinateurs suisses) dont certains exemples sont illustrés ci-dessous (collection de l’auteur). Il étaient ensuite disséminés en Allemagne à travers les réseaux de cheminots et de fonctionnaires postaux, et avec l’aide des services de renseignement suisses. L’avance alliée dans le nord de la France est appuyée de manière extensive avec des opérations psychologiques et, selon le rapport final de la Division de la Guerre Psychologique du commandement allié en Europe, dès la fin 1944, la Suisse fournit quelque 2000 tonnes de matériel de propagande par mois aux Alliés jusqu’à la fin de la guerre. Naturellement, le Rapport Bergier de 1998 – produit sans grande intégrité, mais avec beaucoup de mauvaise foi et d’ignorance – n’en mentionne pas un seul mot…

      

Images: Jacques BAUD, collection personnelle.

Tout cela n’est cependant que la forme la plus triviale de la propagande. Aujourd’hui, elle prend des formes plus subtiles. Par exemple, si l’on va visionner des vidéos sur YouTube, on notera sous les fenêtres de la chaine RT : « RT est financée totalement ou en partie par le gouvernement russe », alors que sous les fenêtres de la BBC ou France 24, on lit : « (BBC ou France 24) est un service public (britannique/français) ». La propagande est devenue aujourd’hui un phénomène complexe où se mêlent des intérêts parfois divergents, mais qui ont le même objet. Par exemple : le journal Haaretz affirme qu’aucun peuple n’a plus d’estime pour Trump que les Israéliens, pourtant, il semble (ce n’est pas confirmé à ce stade) que 2/3 des juifs américains ont voté pour Biden. Comme on le voit, il devient difficile de tirer des conclusions « linéaires » à partir des faits tels qu’on nous les présente. Pourtant, il y a une logique…

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La guerre d’influence et les « mesures actives », suite des entretiens avec Jacques BAUD

-Jacques BAUD, dans notre entretien de ce 30 octobre dernier, vous avez mis en évidence six aspects que vous estimez caractériser la guerre d’influence. Nous avons traité du premier, l’influence en tant que telle, aujourd’hui, ce sont ce qu’on appelle les « mesures actives » que nous abordons avec vous. Cette association de termes est, en effet, souvent en usage pour parler de la Russie. Merci de nous expliquer de quoi il s’agit exactement.

Jacques BAUD: -Pour désigner les actions de la Russie sur internet, on affectionne l’expression « mesures actives », qui évoque des activités sulfureuses, et nourrit un imaginaire issu de la guerre froide et un complotisme très contemporain. Ainsi, un rapport spécial de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN définit les mesures actives comme des
« Opérations de subversion politique allant de la manipulation des médias à la prise pour cibles d’opposants politiques ».

De même, le rapport conjoint des Ministères français des Affaires étrangères et des Armées de 2018, sur « Les Manipulations de l’Information » établit une relation linéaire entre les pratiques de l’Union soviétique et la Russie, en extrapolant simplement les doctrines d’alors.

C’est de la pure fantaisie. Pour comprendre de quoi nous parlons, il est important de le remettre dans son contexte.

En Russie, l’espoir provoqué par la fin du régime communiste était bien réel. Pour les Russes, la fin de la guerre froide était l’occasion de sortir de l’économie de guerre dans laquelle ils se trouvaient et de développer une « vraie » économie. Il ont compris que le « glacis » protecteur offert par les Pays de l’Est, ne pouvait plus être réalisé par la coercition, mais en tissant des liens économiques. C’est pourquoi ils ont rapidement dissout le Pacte de Varsovie, en juillet 1991, et créé la Communauté des États Indépendants (CEI) aux ambitions plus larges. La Russie y voit une opportunité pour réfléchir sur la nouvelle architecture de sécurité du continent européen et un rôle pour l’OSCE, à laquelle elle est restée très attachée. La création du Conseil de Coopération Nord-Atlantique (CCNA) par l’OTAN à la fin 1991, est accueillie avec enthousiasme par les autorités et l’opinion publique russes. Ayant constaté les dégâts causés par le communisme, les Russes pensaient qu’une architecture de sécurité basée sur les rapports de force était dépassée et rêvaient d’un système plus coopératif. L’idée d’une coopération sécuritaire continentale est alors très populaire en Russie, qui n’exclut pas l’idée d’une éventuelle adhésion à l’OTAN. Des discussions dans ce sens ont lieu en octobre 1993 entre Boris Eltsine et le secrétaire d’Etat américain Warren Christopher, qui demeure cependant réservé : « […] nous examinerons en temps opportun la question de l’adhésion comme une éventualité à plus long terme. Il y aura une évolution, basée sur le développement d’une habitude de coopération, mais au fil du temps ».

Durant la période communiste, le KGB est l’un des trois « piliers » du système (le Parti, l’Armée et le KGB), mais c’est aussi celui qui a la meilleure connaissance du monde extérieur, et il pressent le changement bien avant les politiciens de l’Est… et de l’Ouest. S’il n’a pas provoqué l’effondrement du système, il l’a très clairement anticipé : il ne suit pas son chef – le général Kryoutchkov – lors de la tentative de putsch d’août 1991 et sort grandi de la crise. Mais l’Occident ne veut pas comprendre le message et ne répond pas aux attentes de la population russe, qui se replie alors sur elle-même : en juin 1994, c’est contre son opinion publique, que la Russie rejoint le Partenariat pour la Paix (PPP) nouvellement créé par l’OTAN.

Contrairement à l’Occident, l’Union Soviétique avait développé sa pensée militaire de manière quasi-scientifique, avec des principes et des définitions précis. Imprégnée par la pensée marxiste, elle voyait l’affrontement avec le monde « capitaliste » comme inéluctable. Mais à la fin des années 80, elle a compris que la fin du communisme était inéluctable et n’a pas tenté de s’y opposer. Aujourd’hui, la Russie a abandonné cette idéologie qui déterminait sa lecture de la guerre, mais en a conservé une méthodologie et une approche très systématique des conflits. Ses définitions sont précises et leur application est méthodique.

Dans la perspective russe, la guerre inclut une discipline qui concerne tous les niveaux de conduite : la « maskirovka ». Faussement traduite en Occident par « l’art de tromper », elle correspond au concept occidental de « sécurité des opérations ». Elle a essentiellement un caractère militaire, mais peut également concerner les aspects politiques d’un conflit. Elle se décompose en deux volets:
– Les « mesures passives », qui sont l’ensemble des mesures destinées à protéger l’Etat ou ses forces. Elles visent à dissimuler ses intentions (niveau stratégique). Au plan opérationnel, elles visent à soustraire des activités ou des matériels à l’observation ennemie (camouflage, classifications de sécurité, etc.)
– Les « mesures actives », qui sont l’ensemble des mesures destinées à influencer la perception de l’étranger (ou de l’ennemi) sur ses capacités. Elles comprennent donc la propagande, la désinformation, etc. et peuvent faire apparaitre ou simuler des activités qui n’existent pas.

Les mesures actives et passives sont complémentaires et concourent pour atteindre un objectif commun stratégique ou opératif. Elles sont abordées de manière interdisciplinaire, mises en œuvre dans un cadre interministériel (« whole of government approach ») et visent des objectifs précis. Des objectifs vagues tels que « diviser la nation », « nuire au gouvernement », « semer la discorde », que l’on trouve dans le discours occidental pour expliquer les « ingérences » russes, appartiennent plus au complotisme ambiant qu’à la doctrine russe.

Durant la guerre froide, les deux axes principaux de la politique étrangère soviétique étaient
le désarmement nucléaire en Europe et
le découplage de l’Europe et des États-Unis (afin de prévenir l’emploi d’armes nucléaires sur le théâtre européen).

Les campagnes d’information pouvaient s’étendre sur plusieurs années et exploitaient les synergies entre plusieurs organismes: le Département de l’information internationale (IID), chargé des médias officiels (TASS, Novosti ou Radio Moscou); le Département international (ID) du Parti communiste, responsable des contacts avec les partis frères ; et les organisations internationales de front (mouvements pacifistes, écologistes, etc.) Chaque organisation avait une tâche précise, dans un plan d’ensemble : le Service A du KGB, responsable des mesures actives (« propagande noire »), les organes de presse de l’IID chargés de la communication officielle (« propagande blanche »), les organes de communication des structures de front (« propagande grise »). Contrairement à ce que l’on lit dans les médias aujourd’hui, le KGB n’était pas un acteur indépendant dans cette architecture, mais dépendait d’un organe politique et ne fournissait des prestations que dans un cadre déterminé.

L’opération soviétique restée la plus célèbre a été l’opération INFEKTION, visant à attribuer aux États-Unis la dissémination délibérée du virus du SIDA. Lancée en juillet 1983 en Inde, dans un petit journal créé en 1967 par l’antenne locale du KGB, l’information est reprise en octobre 1985 dans Literatournaya Gazeta avec un écho considérable. Ce n’est qu’en août 1987, que l’URSS reconnaitra qu’il s’agissait d’une opération de désinformation. En 1992, Yevgeny Primakov, alors directeur du Service Central de Renseignement (TsSR), avouera qu’il s’agissait de détourner l’attention du Tiers-monde sur le rôle de l’URSS dans la tentative d’attentat contre le Pape Jean-Paul 2, afin de ne pas « perdre » les populations catholiques des pays en voie de développement, où l’URSS luttait contre l’ «impérialisme occidental ».

En Occident, les mesures actives n’ont jamais vraiment été formalisées dans des doctrines et restent plus « intuitives » et opportunistes. Leur forme la plus fréquente, mais rarement évoquée, est la « diversion », qui vise à distraire l’opinion publique en créant un événement. Elle est illustrée par le film « Wag The Dog » réalisé par Barry Levinson en 1997 (diffusé en français sous le titre « Des Hommes d’Influence »), où l’état-major de la Maison Blanche crée une situation de guerre afin de couvrir un scandale de mœurs impliquant le Président. C’est ainsi qu’avaient été interprétées les frappes du 20 août 1998 contre le Soudan et l’Afghanistan, pour restaurer l’image de Bill Clinton, alors empêtré dans l’affaire Lewinsky : leur but aurait été d’amadouer l’opposition républicaine. Les médias anglo-saxons évoqueront la même manœuvre de la part de Sarkozy pour « récupérer » son électorat en frappant la Libye en 2011.

Après l’élection présidentielle de 2016, on a accusé la Russie d’avoir mené des « mesures actives » en vue de favoriser l’élection de Donald Trump. Mais, dans son avis du 1er juillet 2019, le juge F. Dabney constate qu’il n’y a aucun élément factuel permettant d’affirmer que les tentatives d’influencer l’élection soient liées au gouvernement russe et donc que l’expression de « mesures actives » ne peut être appliquée.

Dans la doctrine et la pratique russe, les mesures actives ne sont pas un objectif en soi, et se placent dans un contexte politico-stratégique. Or, depuis une trentaine d’années, la Russie n’a pratiquement jamais été dans un contexte tel qu’il aurait fallu mettre en place de telles mesures. Elle n’a jamais été dans des situations où elle aurait été contrainte de présenter des faits différents de la réalité : elle a su tirer parti de situations créées par les pays occidentaux (comme en Ukraine) sans avoir besoin de se « flanc-garder » avec de la désinformation.

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La guerre de l’influence, suite des entretiens avec Jacques BAUD

Nous poursuivons nos entretiens avec Jacques BAUD, entretiens au cours desquels ont été évoqués dans leurs aspects techniques, le complotisme, le complot, le conspirationnisme.

Jacques BAUD, dans le cadre des sujets que nous abordons avec vous, apparaissent souvent les termes de « fake news », de « désinformation », de « propagande, de « mesures actives », d’ « influence », etc.  Selon vous, à quoi renvoie leur usage, en pratique?

Jacques BAUD: -Je vous propose de traiter ce sujet de manière méthodique en nous arrêtant sur les différents aspects de la guerre de l’influence. Ceux-ci sont:
-L’influence
-Les mesures actives
-La propagande et la censure
-La désinformation
-La mésinformation
-La fausse bannière

Les actions d’influence (ou de « gestion des perceptions ») visent à modifier la perception des individus en introduisant délibérément des biais cognitifs dans les esprits. Elles résultent d’une combinaison de tous les outils décrits plus haut et visent à générer des comportements conformes aux attentes (du pouvoir, d’une autorité, etc.)

Dans un conflit, les actions d’influence répondent à deux finalités fondamentales :
– Restaurer et/ou maintenir la confiance des populations civiles envers les autorités (l’Etat).
– Affaiblir la volonté combative de la force adverse, qu’elle soit intérieure ou extérieure.

Pour être efficaces, elles doivent
– Répondre à des objectifs stratégiques qui servent l’ensemble de l’Etat (approche inclusive).
– Faire partie d’une approche intégrée (civile et/ou militaire) pour atteindre un objectif déterminé.
– Etre conçues en fonction d’objectifs spécifiques et adaptées à un public-cible défini.

Durant la guerre froide, deux systèmes politiques s’opposaient. Le système communiste, qui voyait son développement dans le monde dans le cadre d’un processus historique inéluctable, et le système « capitaliste », qui cherchait à préserver son modèle libéral. Pour les deux blocs, l’enjeu de l’influence était alors essentiellement de présenter son système comme le meilleur et d’avoir le plus de partisans possibles dans l’autre camp.

En Europe de l’Est, un système politique « contre nature », nécessitait un contrôle strict de l’information : elle était assurée par des entreprises d’Etat. En Occident, où l’information est réputée « libre », l’idée d’y imposer des restrictions était un tabou. La philosophie dominante était que sur un marché libre, la « mauvaise » information est facilement éliminée par la « bonne » selon un processus quasi-darwinien de « sélection naturelle ». Mais en cas de guerre, ceci ne suffit pas : il faut pouvoir atteindre le cœur du dispositif adverse. C’est pourquoi, en 1942, afin de contrer la propagande nazie, les États-Unis avaient créé une agence d’information d’Etat : Voice of America (VOA), qui diffuse sa propre propagande. Durant la guerre froide, afin d’influencer les opinions dans les pays communistes, VOA est renforcée par Radio Free Europe et Radio Liberty qui jouent à cache-cache avec les installations de brouillages installées à l’Est du rideau de fer.

Aujourd’hui, tous les pays occidentaux ont des médias « officiels » à des fins de propagande, en appui de leur politique étrangère : en France – France 24, France 2 ou France 5 ; en Grande-Bretagne – BBC ; en Belgique –RTBF, en Suisse – RTS et Swissinfo ; en Russie – Russia Today/RT. Aux États-Unis, les médias d’Etat sont supervisés par l’Agence pour les Médias Globaux, et comprend Voice of America, Radio Free Europe / Radio Liberty(RFE/RL), Office of Cuba Broadcasting (OCB), Radio Free Asia (RFA), Middle East Broadcasting Networks (MEBN),Open Technology Fund (OTF). Ce sont des outils d’influence ; mais il serait faux d’y voir des officines composées d’agents secrets et concoctant des émissions destinées à subvertir les pays adverses. Ainsi, lorsque le sénateur Claude Malhuret prétend que les programmes de RT « ne sont pas faits par des journalistes, mais ils le sont directement par le Directorat D du FSB à Moscou, comme aux plus belles heures de la guerre froide » ; il ment. D’abord, le FSB est un organe de sécurité intérieure, qui n’est ni mandaté, ni organisé pour mener des opérations d’influence à l’extérieur de la Russie ; ensuite, il n’y a pas de Directorat D chargé de la désinformation au FSB…

On attribue volontiers le monopole des opérations d’influence à des pays comme la Russie ou la Chine. Mais c’est faux. Tous les pays ont – sous diverses dénominations – une politique d’influence à des fins de politique intérieure et extérieure. On observe notamment que depuis mai 2019, les « gilets jaunes » et leurs revendications ont disparu des traditionnels médias français, tandis que tournent en boucle les émeutes à Hong Kong, en Russie et plus récemment au Belarus. Mais on constate que depuis le début octobre 2020, l’opposition au Belarus a disparu de nos médias… Explication : l’administration Trump a décidé de supprimer son financement de 20 millions USD à ces mouvements d’opposition par le truchement de l’OTF… En fait, les Américains eux-mêmes ont compris que leur tentative de changement de régime n’aboutira pas. Le 13 octobre, Svetlana Tsikhanovskaya lançait un ultimatum au président Loukachenko, et avertit que « le 26 octobre, une grève nationale de toutes les entreprises commencera, toutes les routes seront bloquées, les ventes dans les magasins d’État s’effondreront ». Le 26, Le Temps affirme que la grève a été « massivement » suivie, mais ce n’est pas l’avis d’autres médias, qui constatent que « Tout au plus, certains travailleurs ont brièvement exprimé leur soutien à la manifestation avant ou après leur quart de travail, mais n’ont pas refusé de travailler », et que l’on n’observe ni routes bloquées, ni interruptions de services et les commerces fonctionnent normalement. En fait, on soutient Svetlana Tsikhanovskaya comme on soutient Juan Guaido au Venezuela : en créant l’illusion d’un soutien populaire. Déjà en avril-mai 2019, les appels à la grève générale de Guaido se sont soldés par un échec. Car même si la gouvernance biélorusse est discutable, le gouvernement continue à jouir du soutien d’une large partie de la population qui ne veut pas du modèle néo-libéral proposé par l’Occident. D’ailleurs, dans les manifestations, on voit très peu le drapeau européen (contrairement aux manifestations le « l’Euromaïdan » en Ukraine), et beaucoup le drapeau nationaliste (blanc-rouge-blanc), dont on cherche à minimiser sa signification d’extrême-droite. Une fois de plus, on peut constater que nos médias critiquent Trump, mais appuient sa politique…

Les médias privés devraient apporter la diversité nécessaire aux démocraties. Mais c’est une illusion d’optique. Leur concentration progressive en un nombre toujours plus restreint de mains, tend à en réduire la diversité. Aux États-Unis, en 2012, 90% des médias sont contrôlés par 6 groupes industriels, alors qu’ils étaient 50 en 1983. Au Royaume Uni, en 2015, 3 compagnies contrôlent 71% de l’ensemble de la presse écrite et 6 contrôlent 80% de la presse locale (soit 942 titres). En France, les principaux médias sont concentrés sur 3-4 grands groupes industriels. Outre les liens avec des partis ou lobbys politiques, ils représentent des intérêts financiers ou industriels, et n’ont pas l’indépendance dont ils se revendiquent.

Le dispositif occidental d’influence est complété par des organes gouvernementaux (par exemple « On te manipule » du gouvernement français) ou des officines soutenues par l’Union Européenne (comme eufactchek.eu, euvsdisinfo.eu ou euractiv) ou de l’OTAN (« The New Hero »), financées directement ou par le truchement de projets ou de subventions. Ces structures n’ont pas vraiment pour but de rétablir une lecture objective des faits, mais bien plus d’asseoir des politiques. C’est particulièrement vrai pour le site euvsdisinfo.eu, qui est une véritable structure de propagande antirusse !

A ceci s’ajoute des problèmes fonctionnels. Les contractions de personnels ont eu pour conséquence un resserrement des sources d’information sur les quatre principales agences de presse (Agence France-Presse – AFP, Associated Press – AP, Reuters et EFE). La concurrence avec les réseaux sociaux et les médias alternatifs ont mis une pression sur le journalisme « traditionnel ». La disparition du journalisme d’investigation conduit lentement à un appauvrissement de la diversité de réflexion. On voit se multiplier les pigistes, qui se prennent pour des éditorialistes, mais sans en avoir l’expérience, ni le recul, qui construisent plus leur notoriété sur le « buzz » que sur la qualité de leurs articles, parfois même sans comprendre les sujets sur lesquels ils écrivent.

L’influence est une notion globale, qui comprend à la fois ce que l’on publie et ce que l’on ne publie pas. Ainsi, durant la crise des « Gilets jaunes », le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, attribue la violence des « casseurs » aux «séditieux de l’ultradroite» et la responsabilité à Marine Le Pen. Pourtant, la majorité des casseurs seraient d’extrême-gauche… L’« attaque » de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, le 1er mai 2019, est iconique de la désinformation menée par des médias (comme BFMTV ou France 2) qui relaient servilement la parole du gouvernement. Il faut aller sur les médias alternatifs pour avoir une image plus complète des événements, je recommande l’excellent travail de débunkage effectué sur YouTube par « Troublefait ». Ce filtrage permanent de l’information a deux effets principaux. Le premier est qu’il tue lentement le journalisme traditionnel, qui perd toute crédibilité. Le second, est que celui qui voudrait connaitre des détails sur les manifestations des gilets jaunes en France n’a guère d’autre choix que… RT ! C’est ce qui explique le succès de RT International : la censure informelle qui s’exerce sur certains sujets en Occident pousse le consommateur vers RT. En somme, on pousse le citoyen à s’informer là où l’on pense qu’il y a désinformation ! C’est absurde !

Au-delà des lignes éditoriales qui s’étendent sur les médias d’un même groupe, il est certainement faux d’imaginer un « deus ex machina » qui dirige l’information dans le monde. En revanche, on constate
il y a une forme de sélection les médias en fonction d’une « doxa » et qui élimine les « cerveaux malades ». Il est difficile d’en définir les contours, mais on observe une attraction pour les situations qui demanderaient des interventions étrangères : c’est plutôt le « gout du sang » que l’idéologie qui domine. C’est en fait une forme de corruption de médias qui sont à la recherche d’une audience pour survivre.
En Norvège, une étude sur la participation du pays à la guerre en Libye a mis en évidence que les médias traditionnels avaient systématiquement adopté la ligne la plus guerrière. Aux États-Unis, la démocrate Tulsi Gabbard, candidate dans la primaire du parti démocrate pour la présidentielle de 2020 (et commandant de réserve de l’armée américaine), farouchement opposée aux interventions militaires, est systématiquement écartée des débats et des médias américains et européens, voire présentée comme un « agent russe ». D’ailleurs la presse suisse n’en n’a pratiquement pas parlé, alors qu’elle était sans doute la meilleure candidate pour la présidentielle de 2020… ce qui n’est pas très difficile !

D’ailleurs, on notera que l’assassinat (avéré) du journaliste Jamal Khashoggi n’a pas poussé l’Union Européenne à prendre des sanctions contre le régime saoudien… confirmant ainsi que notre notion des droits humains est à géométrie variable, et que l’on passe assez rapidement des soupçons aux certitudes… quant ça nous chante. Les médias traditionnels européens se présentent volontiers comme opposés à Donald Trump, mais ils relaient ses messages sur l’Iran, la Russie ou la Syrie !