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La fausse bannière et le « Russiagate », suite des entretiens avec Jacques Baud

-Dans notre précédent entretien, Jacques Baud, vous nous avez rappelé d’où la « fausse bannière »  tire son origine. Vous avez également cité des exemples fort éloquents d’opérations menées sous fausse bannière.  Qu’en et-il, selon vous, des cyberattaques dont il paraît si délicat de savoir d’où elles proviennent et ce qu’elles visent?

Jacques BAUD: -La forme moderne de la « fausse bannière » est l’exploitation des cyberattaques, dont l’attribution ne peut jamais être affirmée avec certitude. Ces dernières années, de telles attaques ont été attribuées à la Russie, à la Chine ou à l’Iran sans que l’on n’ait pu définir précisément la raison de les mener. En fait, c’est devenu un prétexte pratique pour les pays occidentaux, de pointer du doigt leurs ennemis et prendre des mesures contre eux. 

L’archétype de ce type de problème apparait en 2007 : après que les autorités estoniennes ont entrepris de déplacer un monument dédié aux combattants soviétiques contre l’Allemagne nazie, le pays est complètement paralysé par une attaque informatique sans précédent. Les Occidentaux accusent immédiatement le gouvernement russe, affirmant que même s’il n’est pas impliqué directement, l’action n’aurait pas pu avoir lieu sans son approbation ! C’est de la désinformation.

En réalité, la responsabilité du gouvernement russe est très loin d’être démontrée : sur les 3 700 adresses IP qui ont déclenché l’attaque, 2 900 étaient russes, 200 ukrainiennes, 130 lettones et 95 allemandes. Un expert de la firme de sécurité informatique finlandaise F-Secure affirme :

En pratique, il n’y a qu’une seule adresse IP qui mène à un ordinateur gouvernemental. Il est bien sûr possible qu’une attaque ait également été lancée à partir de là, mais la personne impliquée peut être n’importe qui, du concierge d’un ministère à plus haut.

Donc, on accuse sans savoir : strictement rien ne démontre une implication des autorités russes et tout indique qu’il s’agit d’une action de la société civile, révoltée par la politique estonienne vis-à-vis de la minorité russophone. D’ailleurs, en janvier 2008, c’est un jeune Estonien russophone qui est arrêté et condamné pour cette attaque… Mais on continuera à accuser la Russie…

-Tout comme on l’a accusée d’ingérence dans l’élection américaine en 2016, pour ne citer que ce cas…

Jacques BAUD: -En 2016, l’ingérence de la Russie dans l’élection américaine est invoquée… En fait, c’est une histoire très technique, qui combine l’élection de Trump, les « magouilles » du parti Démocrate pour éliminer Bernie Sanders de la primaire du parti, et la fuite de courriels classifiés qu’Hillary Clinton avait envoyé sur un serveur privé afin d’échapper au contrôle parlementaire. Chacun de ces sujets mérite un développement séparé et je renvoie les lecteurs à mon livre « Gouverner par les Fake News » qui explique tous les tenants et aboutissant de l’histoire. 

Le fond de l’affaire était de délégitimer la victoire de Donald Trump, que personne n’avait anticipée. En fait, comme à leur habitude, nos médias avaient analysé la campagne en fonction de leurs professions de foi et non des faits : la préférence du peuple américain était inconcevable… à moins d’avoir été soutenue par l’étranger ! Avec le recul et en dépit du désastre de la crise de la CoViD, l’écart très étroit entre Trump et Biden en 2020 montre que le soutien populaire pour Trump était bien là en 2016 et qu’il n’avait pas besoin d’aide extérieure. D’ailleurs, les comptes de la campagne de 2016 et de 2020 montrent que les Démocrates qui ont dû déployer plus de ressources pour convaincre leur électorat. Mais les complotistes ont la dent dure…

-A qui attribue-t-on précisément cette « ingérence russe »?

Jacques BAUD: -On attribue l’ « ingérence russe » à l’Internet Research Agency (IRA), qui serait une « ferme à trolls » associée au Kremlin. Les Occidentaux pointent du doigt les entités « APT 28 (FANCY BEAR) » et « APT 29 (COZY BEAR ou GRIZZLY STEPPE) », que l’on prétend affiliées respectivement au GRU (renseignement militaire russe) et au FSB (service de sécurité russe). Ces désignations sont en fait totalement arbitraires et se basent simplement sur la signature des méthodes  de hacking utilisées. Quant à leur affiliation aux services russes, elle est aussi totalement fantaisiste, d’ailleurs aujourd’hui, constatant que ces affiliations n’avaient aucun sens, on les attribue au SVR (renseignements extérieurs russes). Ce qui démontre qu’il ne s’agit pas de constatations, mais d’hypothèses basées sur des professions de foi.   

Quant à l’ingérence elle-même, pour résumer, selon Facebook, des « Russes » auraient dépensé 100 000 dollars pour environ 3 517 publicités entre juin 2015 et mai 2017. Selon l’université d’Oxford, ce montant s’élèverait à 73 711 dollars ; dont seulement 46 000 dollars avant l’élection. Google a trouvé que des « agents » ont acheté des publicités pour 4 700 dollars en « utilisant des comptes soupçonnés d’être liés au gouvernement russe » ; ainsi que pour 53 000 dollars d’annonces à vocation politique dont les paiements ramènent à la Russie, mais dont « on ne sait pas s’ils étaient liés au gouvernement russe », y compris 7 000 dollars pour promouvoir un documentaire contre Donald J. Trump, et 36 000 dollars pour demander si le président Barack Obama devait démissionner, ainsi que des annonces qui promouvaient le message d’Obama.

Un rapport commandité par la Commission sénatoriale du Renseignement (SSCI) constate que seuls 11 % des « posts » attribués aux « Russes » avaient un contenu politique, dont 33 % seulement ont déclenché une action associée (« engagements »). Les « posts » qui nomment Clinton ou Trump ne représentent que 6 % des tweets, 18 % des posts sur Instagram et 7 % des posts sur Facebook. Ainsi, non seulement la majeure partie des publicités n’avaient pas de caractère politique, mais seulement 277 ont touché les États-clés, déterminants pour la victoire de Trump.

Selon Facebook, environ 10 millions de personnes auraient vu au moins une des publicités payées par des Russes, dont 44 % avant les élections, et 56 % après, tandis qu’environ 25 % étaient destinées à des profils particuliers et n’ont jamais été vues par personne.

Le 6 janvier 2017, un rapport est publié par l’Office du Directeur du Renseignement National (ODNI) sur les tentatives d’ingérence supposées de la Russie, qui suit l’audition des représentants de certaines agences. Le journal Libération affirme :

Auditionnées ce jeudi au Sénat, les 17 agences d’espionnage estiment que « seuls les plus hauts responsables russes ont pu autoriser les vols et publications de données liées à l’élection ».

Laissant ainsi croire que l’ensemble des services de renseignement approuvent les conclusions du rapport. BFMTV va plus loin en affirmant que « l’implication de Poutine est confirmée », changée plus tard en « l’implication des Russes dans l’élection confirmée ». En réalité ces médias mentent. En juin 2017, le New York Times accuse Trump de…

refuser encore de reconnaître un fait essentiel sur lequel se sont accordées 17 agences de renseignement américaines et qu’il supervise désormais : la Russie a orchestré les attaques et l’a fait pour l’aider à se faire élire.

Mais quatre jours plus tard, la rédaction corrige l’article en précisant que seules quatre agences ont soutenu l’accusation contre la Russie : l’ODNI, la CIA, le FBI et la NSA. Or, même parmi celles-ci il n’y a pas unanimité : si la CIA et le FBI ont une « haute confiance » dans l’implication de la Russie, la NSA (la seule agence capable de scruter le cyberespace), n’en a qu’une « confiance modérée ».

En 2020, un rapport secret des services de renseignement américains constatent que John Brennan, Directeur de la CIA, a fait comme Donald Rumsfeld en 2002, en faisant rédiger le rapport par des analystes choisis au sein de quelques agences de renseignements. On a délibérément écarté les services plus « réservés » sur la question, comme l’Agence de renseignement militaire (DIA), et les analystes qui estimaient que « Moscou préférait Clinton parce qu’elle travaillerait avec ses cadres, alors que l’on craignait que Trump ne soit trop imprévisible ». En clair : les accusations contre la Russie sont purement spéculatives. Et cependant, notre presse les relatera…

Le 18 janvier, Barak Obama lui-même avoue que le rapport est « peu concluant » sur la question du hacking et de la manière dont WikiLeaks a eu accès aux e-mails du Parti démocrate. Mais ici encore, les médias mainstream complotistes ne relèveront pas cette réserve…

En réalité, la stratégie de l’Internet Research Agency (IRA) s’apparente davantage à du marketing numérique qu’à une stratégie d’influence. Loin d’avoir la configuration d’une opération sophistiquée de propagande, il s’est agi d’un travail beaucoup plus simple, fonctionnant avec des « pièges à clicks » destinés à gagner de l’argent. C’est tout. 

D’ailleurs, les liens entre l’IRA et le Kremlin ne sont pas avérés. L’acte d’accusation contre l’IRA, établi par Robert Mueller en février 2018, ne mentionne aucun lien avec le gouvernement russe. En outre, en juillet 2019, dans un avis et l’ordonnance qui l’accompagne, le juge fédéral Dabney L. Friedrich reproche au Rapport Mueller de suggérer que des activités d’influence « ont été entreprises au nom du gouvernement russe, sinon sous sa direction », alors qu’aucun élément ne lie l’IRA au gouvernement russe. Dans cette perspective, les affirmations de France24, BFMTV et d’autres relèvent tout simplement du complotisme : on crée des liens et des mécanismes de complot là où il n’y en a pas et on transforme des initiatives de trolls qui cherchent à gagner de l’argent en complot politique.

Le 14 juin 2016, parti Démocrate mandate CrowdStrike, une compagnie privée, pour démontrer l’implication de la Russie. 

Le 7 mai 2020, la Commission parlementaire du Renseignement décide de déclassifier et publier un certain nombre d’auditions de témoins du Russiagate, parmi lesquelles celle de Shawn Henry, président de CrowdStrike. Il affirme qu’il n’avait « pas de preuve concrète que des données ont été exfiltrées du CND, mais des indications qu’elles ont été exfiltrées ». Le terme « exfiltré » laisse deux possibilités ouvertes : que les données ont été prises de l’extérieur (hacking) ou qu’elles ont été téléchargées sur un support local (clé USB). Questionné sur ces « indications », il confesse « que les données ont été préparées pour être exfiltrées, [ils n’avaient] tout simplement pas la preuve qu’elles sont effectivement parties ». Ce qu’il décrit suggère que les données (e-mails) ont été rassemblées avant d’être « exfiltrées », ce qui indique un téléchargement et non un hacking. En clair : on n’en sait rien, et les accusations contre la Russie ne sont que des spéculations.

Naturellement, les mêmes accusations ont été portées contre la Russie à l’occasion du vote sur le Brexit. Mais là aussi, malgré les efforts pour exploiter ces accusations afin d’invalider le vote, on peut constater que qu’ils relèvent de la mauvaise foi et des mauvaises pratiques journalistiques.  

Sur Twitter, 419 comptes – considérés comme basés en Russie – ont émis 3 468 « tweets » sur le thème du Brexit, dont 78 % après le vote ! Le montant total dépensé par Russia Today en publicités sur Twitter s’élève à £767 (env. CHF 950) ; tandis que sur Facebook des comptes liés à la Russie ont dépensé au total… moins de €1 pour trois publicités, toutes liées à l’immigration, sans mentionner le Brexit !  Mais cela n’empêche pas le journal Libération d’affirmer qu’il y a eu une ingérence russe dans le scrutin, sans donner un seul élément qui le confirme. À part des considérations générales sur des actions attribuées à la Russie (comme une panne électrique le jour du scrutin), la journaliste joue sur la confusion entre ce qui « vient de Russie » et ce qui serait mené par le gouvernement russe.

-Jacques Baud, les constats que vous dressez sont loin d’êtres anodins! Ils révèlent, en tous les cas, à quel point nos médias se contentent de relayer des soi-disantes informations qui, comme vous venez de le démontrer, sont sans fondement assuré ni confirmé. 

Jacques BAUD: -Au fil des mois, l’ingérence russe dans la présidentielle américaine apparaît comme une gigantesque mystification. Ainsi, les médias ont mis le projecteur sur les attaques contre le Comité national démocrate (CND), mais bien peu ont mentionné que le Comité national républicain (CNR) avait également été l’objet d’attaques informatiques. De même, ils se sont concentrés sur la manière dont les courriels du CND ont été obtenus, mais ont négligé leur contenu, qui aurait pu être dévastateur pour le parti démocrate. Finalement, le Russiagate a été une manière magistrale de masquer les faiblesses de la candidate démocrate et de sa stratégie.

La lecture française de la présidentielle américaine est basée sur une réflexion linéaire, influencée par sa propre culture politique, où l’impact d’une stratégie de campagne est faible. Or, dans le système américain des Grands Électeurs, qui donne aux États un poids différent, la stratégie a une importance considérable. Ainsi le site Fivethirtyeight, de la chaîne ABC News, a-t-il comparé les stratégies des deux candidats : le Wisconsin était un État-clé mais Hillary Clinton ne l’a pas visité une seule fois durant la campagne. En fait, la candidate démocrate a délaissé les États qu’elle considérait comme « acquis », alors que l’équipe Trump s’est concentrée sur les États qui pouvaient « lui rapporter le plus ».

En octobre 2019, la Commission sénatoriale du Renseignement publie son rapport final, émaillé de préjugés simplistes et d’affirmations gratuites, mais confirme néanmoins que :

L’écrasante majorité du contenu diffusé par l’IRA n’exprimait pas de soutien clair à l’un ou l’autre des candidats à la présidence.

Un mois plus tard, le Journal de l’Académie des sciences américaine publie une étude approfondie des « tweets » durant la campagne électorale, qui conclut que les comptes créés par l’IRA n’ont pas eu d’impact sur le comportement des électeurs. Une étude conduite en 2017 indique que le Russiagate n’est que l’« hystérisation » d’une campagne de « pièges à clics » menée par des groupes d’informaticiens en Russie et en Roumanie pour gagner de l’argent. Si le gouvernement russe s’était effectivement ingéré dans l’élection, on ne voit pas exactement pourquoi et comment la Russie aurait mis à profit ce travail, puisque rien n’indique qu’elle a été faussée.

La question ici – comme dans les autres affaires que l’on attribue sans aucune preuve à la Russie (et à Poutine) – est: Pourquoi la Russie prendrait-elle des risques politiques aussi énormes pour des gains aussi minimes? Alors que nos médias se plaisent à présenter Poutine comme un joueur d’échecs, une telle gestion des affaires défierait la logique. 

Par ailleurs, il est assez pathétique de voir le pays qui a fomenté des coups d’État plus de 60 pays, qui s’est le plus impliqué – y compris de manière criminelle – dans les affaires d’autres pays, qui a soutenu et organisé des actes terroristes, et a tenté d’assassiner Fidel Castro 638 fois (!), pleurnicher aujourd’hui sur l’éventualité que d’autres puissent s’ingérer dans ses affaires. 

Il est tout aussi pathétique de voir nos médias et nos journalistes se contenter d’informations aussi sommaires pour porter des jugements. Car aujourd’hui, malgré le fait que rien n’a démontré une responsabilité du gouvernement russe dans cette affaire, on continue à en faire une vérité intangible : nos journaux et bien de nos journalistes auraient fait merveille dans les années 30 en Allemagne ou en Italie ! Vous ne me croyez pas ? Nous y reviendrons dans notre prochain entretien…

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