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Politique, société, Voix

Les Navalny, une romance?

Une histoire de couple, en somme, celle que notre vénérable Tribune de Genève nous raconte dans son édition de ce 30 janvier.

L’histoire d’un homme qu’on tente d’empoisonner, de son épouse qui le « sauve » et de l’énergie qu’elle déploie désormais pour faire entendre la voix d’une opposition au tout puissant Kremlin.

Il semble aller de soi qu’un conjoint assiste l’autre dans son combat.

Rien d’exceptionnel à ce que Ioulia Navanlnaya soit aux côtés de son blogueur de mari que nos médias s’obstinent à nous présenter comme « principal opposant » de Vladimir Poutine.

A de nombreuses reprises, il a été question, ici, de cet homme.

Nous y reviendront bientôt avec Jacques Baud qui nous a déjà livré de très instructives informations sur ce qui a été répété et continue d’être répété en boucle sur cette tentative d’empoisonnement au Novitchok.

Je vous invite, en attendant, à lire ou à relire ce sujet et celui-ci pour comprendre comment fonctionne l’information dans nos médias dits « mainstream ».

Depuis le temps que la Russie est en ligne de mire de nos si soucieux droits-de-l’hommistes!

Depuis  le temps que toute personne qui présente une autre image de ce pays que celle qui doit s’imposer n’a plus droit de parole dans les médias mainstream, c’est à de la très fallacieuse information que l’on a droit.

Et oser le dire équivaut à se voir ostracisé. Pas belle notre liberté d’expression?

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Affaire Navalny, la vidéo et autres questions posées à Jacques Baud dans le cadre de nos entretiens

-Jacques BAUD, dans le précédent sujet de ce blog consacré au blogueur russe Alexeï Navalny, vous nous avez fait part de diverses informations de grand intérêt pour comprendre comment nos médias relatent   ce qui concerne celui qu’ils s’ingénient – à tort, nous l’avons aussi vu- à considérer comme « principal opposant » du Kremlin. En lien avec la tentative d’empoisonnement qui l’a visé à l’été 2020, c’est une vidéo postée le 21 décembre dernier qui a à nouveau défrayé la chronique de nos médias « mainstream ». Quelle est votre lecture de ce nouvel épisode de l’affaire?

Jacques BAUD: -Le 21 décembre est publiée une vidéo montrant Navalny téléphonant à l’un de ses « empoisonneurs » du FSB. La vidéo fait un « buzz », mais en réalité on ne connait pas l’identité réelle de l’interlocuteur de Navalny, et rien ne démontre qu’il soit réellement un agent du FSB. En admettant qu’il le soit, pourrait-il ainsi s’exprimer librement avec un inconnu au téléphone et donner des détails sur une opération qui serait vraisemblablement classifiée ? En admettant que cet « agent » ait été chargé de la surveillance de Navalny, n’aurait-il pas reconnu sa voix au téléphone ? etc., etc. Par ailleurs, nous avons déjà évoqué la méthodologie pour le moins discutable utilisée par Bellingcat pour identifier les agents russes : définir un profil et chercher les individus qui correspondent à ce profil, mais sans pouvoir le relier matériellement à l’action qu’on lui attribue. On pourrait entrer ici dans de très nombreux détails qui montrent que Bellingcat ne connait ni le fonctionnement, ni la structure des services de sécurité russes et que dès lors sa méthode conduit très vraisemblablement à de faux résultats. D’ailleurs, au contraire de certains médias peu scrupuleux qui relaient la théorie du complot, CNN – qui a enquêté sur place – avoue qu’elle n’a pas été en mesure de confirmer les accusations de Navalny…

Le média Meduza, a questionné quatre avocats pour savoir si la vidéo de Navalny apportait la preuve que le FSB aurait tenté de l’empoisonner. Tous s’accordent pour déclarer que même si techniquement une vidéo peut être utilisée comme preuve, que le contenu de cette vidéo peut prêter à toutes les manipulations et est très insuffisante pour prouver quoique ce soit.

Quant à Bellingcat, auquel se réfèrent régulièrement des conspirationnistes d’extrême-droite, Conspiracy Watch, Antoine Hasday, et de nombreux journaux occidentaux comme Le Temps ou la Tribune de Genève, un document interne britannique de l’Integrity Initiative (le programme d’influence du gouvernement britannique, qui finance – en partie – Bellingcat) sur la lutte contre la désinformation russe, daté de juin 2018, le juge de la manière suivante :

Bellingcat a été quelque peu discrédité, à la fois en répandant lui-même de la désinformation et en étant prêt à produire des rapports pour quiconque est prêt à payer.

Ce qui remet en perspective l’affirmation de l’Institut de Hautes Etudes Internationales et du Développement (IHEID) selon laquelle « Les enquêtes de Bellingcat ne reposent pas sur des fuites ou des hacks, mais sur des informations de sources ouvertes librement disponibles », ce qui est manifestement faux, comme ici et ici. D’ailleurs, en l’occurrence, le magazine Foreign Policy affirme que Bellingcat est une forme de « prête-nom » pour la politique américaine et cite Marc Polymeropolous, ex-vice-directeur des opérations de la CIA en Europe et en Eurasie, qui déclare : « Je ne veux pas être trop dramatique, mais nous adorons ça ! »

Donc, au final, nous n’en savons rien et ceux qui prétendent savoir ou excluent d’emblée des possibilités alternatives sont soit des menteurs, soit des individus qui voient des complots partout (complotistes). Les différents rapports sur cet empoisonnement, publiés par l’hôpital de la Charité, par l’OIAC, par l’Allemagne, la Suède ou la France, sont basés sur les échantillons biomédicaux (prélèvements de sang et d’urine) et aucun ne confirme le mode d’empoisonnement, ni ne fait référence aux bouteilles ou aux sous-vêtements. L’affirmation selon laquelle il s’agirait de Novitchok est clairement abusive en l’état. Quant au lien avec les services secrets russes il est au mieux circonstanciel, et non factuel, car à ce stade, rigoureusement rien – pas même la conversation de Navalny – ne permet de lier les autorités russes à une tentative d’empoisonnement.

Dans ce contexte, on peut raisonnablement se demander si le risque politique que Navalny constitue pour le gouvernement russe est à la mesure du risque politique de tenter son élimination. C’est pourquoi, il est tout aussi raisonnable de penser que « d’autres acteurs », touchés par ses enquêtes sur la corruption – notamment dans les milieux de la criminalité organisée – pourraient avoir un intérêt existentiel à le supprimer… D’ailleurs, la Tribune de Genève, qui défend généralement des théories complotistes concernant la Russie, constate que Navalny a « des centaines d’ennemis parmi lesquels des individus déterminés ». Dès lors, pourquoi exclure toutes les hypothèses autres que celles impliquant le gouvernement russe, notamment le crime organisé ? J’aimerais bien savoir qui paie ces journalistes!..

Le problème dans ces affaires n’est pas tellement de savoir qui a tort ou qui a raison, mais le fait que des situations inexpliquées deviennent la base pour des décisions politiques. Exactement, comme le font Conspiracy Watch et le journaliste Antoine Hasday : ils créent des certitudes à partir de situations peu claires, on attribue ainsi aux gens exactement l’opposé de ce qu’ils voulaient dire ou faire initialement, donnant ainsi du crédit à la corruption des mécanismes de décision que je tente de dénoncer. C’est la définition même du complotisme. On ne lutte pas contre les tyrannies en en établissant d’autres. On ne lutte pas contre les abus en ne tolérant que les nôtres. On constate que ceux qui prétendent lutter pour la démocratie et les droits de l’Homme, ne font souvent que relayer des idées extrémistes qui radicalisent l’action au lieu de privilégier le dialogue et la diplomatie. Nous y reviendrons dans notre entretien sur la guerre de l’influence.

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Affaire Navalny, quelques questions à Jacques BAUD dans le cadre de nos entretiens

-Jacques BAUD,  dans nos entretiens dont je rappelle le lien qui renvoie à l’ensemble des sujets que nous avons abordés, il a été question de complot, de complotisme, de conspirationnisme et de guerre d’influence. Dans laquelle de ces catégories placeriez-vous la tentative d’empoisonnement qui a visé le blogueur russe Alexeï Navalny que nos médias s’obstinent à nous présenter comme « principal opposant » de Vladimir Poutine alors que de longue date, toutes celles et ceux qui savent ce qu’il en est du poids politique réel de cet homme, ne cessent de rappeler qu’il dépasse pas même les doigts d’une seule main et que, de fait, Navalny ne représente aucun « danger » pour le Kremlin. Mais il semble que le mettre en cause importe vu que, récemment encore, il a été rappelé qu’il était « dans le collimateur du Kremlin », selon RFI pour ne citer que ce site tandis que Le Monde y va aussi de sa version.

Quel est votre regard sur cette affaire et sur son traitement médiatique occidental?

Jacques BAUD: – Comme nous l’avons vu, les médias occidentaux relaient la propagande américaine. Les phénomènes inexpliqués sont presque automatiquement attribués à une cause unique et indiscutable : des « complots » ourdis par les services secrets – sous la conduite directe des dirigeants – pour éliminer les individus qui ne leur plaisent pas. En fait, c’est la définition exacte du « complotisme »

Ainsi, en août 2013, plusieurs médias francophones comme BFMTV, Atlantico ou la Tribune de Genève, et anglo-saxons, comme The Telegraph, USA Today ou CNBC répercutent la propagande de l’extrême-droite sud-coréenne et annoncent que Kim Jong-Un aurait fait fusiller sa petite amie Hyon Song-Wol… Mais cette dernière réapparait en mai 2014 à la télévision, contraignant certains à reconnaitre la piteuse qualité de leur travail journalistique ! En juin 2019, le journal britannique The Mirror constatera que les rapports sur sa disparition avaient été « beaucoup exagérés » !… Ah bon ?

En mai 2015, BFMTV, Le Point, RTL et d’autres médias annoncent que Kim Jong-Un aurait fait empoisonner sa tante Kim Kyong-Hui parce qu’elle se serait opposée à la construction d’un « acquaparc » ! Pourtant, en janvier 2020, elle réapparait en public aux côtés de Kim Jong-Un, et la BBC évoque même qu’elle aurait un nouveau rôle au sein du régime.

Durant la présidence de Donald Trump, nos médias diffusent ses mensonges et soutiennent – sans aucune analyse critique – sa politique de discorde internationale, corollaire de la doctrine de l’ « America First ». En février 2016, les médias, dont la Tribune de Genève, annoncent l’élimination du général Ri Yong-Gil, chef d’état-major de l’Armée populaire… mais il réapparait quelques mois plus tard, au Congrès du Parti communiste … avec une promotion !

Le 31 mai 2019, la presse occidentale – comme France 24, le New York Times, Reuters et d’autres – annonce que Kim Jong-Un « aurait fait exécuter des collaborateurs » pour « se venger », dont Kim Hyok-chol (principal négociateur du sommet avec le président Trump). Mais le même jour, Kim Hyok-Chol est vu en public alors qu’il assiste à un spectacle réalisé par son épouse.

Il y a donc de « bons complotismes » (comme ceux qui attribuent des complots à la Russie, à la Chine, à l’Iran, etc.) et de « mauvais complotismes » (qui mettent en doute les attributions de complots à la Russie, etc.)

L’affaire Navalny, qui a défrayé la chronique ces derniers mois, fait partie de ce « complotisme de bon aloi », propagé par nos médias. Rappel des faits : le 20 août 2020, l’opposant russe Alexeï Navalny souffre de douleurs lors du vol qui le ramène de Tomsk à Moscou. L’avion fait alors un atterrissage d’urgence à Omsk afin de permettre son hospitalisation d’urgence. Le 22 août, à l’initiative d’une ONG allemande, Navalny est transporté en Allemagne, pour être hospitalisé à la clinique de La Charité à Berlin jusqu’à sa sortie en octobre. L’entourage de Navalny, et les médias occidentaux accusent le gouvernement russe d’avoir tenté d’empoisonner l’opposant. En décembre, Navalny met en ligne une vidéo le présentant en train de téléphoner à l’un de ses empoisonneurs avec l’assistance de l’organisation Bellingcat.

Mais qu’en est-il en réalité ? Tout d’abord, qui est Alexeï Navalny ?

Les médias de propagande occidentaux le présentent comme « chef de file » ou « leader » de l’opposition. Pourtant, comme le reconnait les Checknews du journal Libération, c’est simplement l’opposant le plus visible. On utilise le prétexte son Fond de Lutte contre la Corruption (FBK) pour le présenter comme un démocrate, mais on en est bien loin : en 2007, il est expulsé du parti de centre-droite « Yabloko » en raison de ses « activités nationalistes » à tendance racistes. Ses idées ultra-nationalistes et d’extrême-droite, l’apparentent davantage à ce que l’on appelle un « populiste » en Occident : la vidéo où il met en scène le fait d’abattre un migrants tchétchènes en Russie est éloquente. D’ailleurs, c’est en drainant les votes des extrêmes de droite et de gauche – qui ne sont pas assez nombreux séparément pour participer à des élections – qu’il a mis au point le concept de « smart voting ». Ainsi, son « succès » aux municipales de Moscou en 2013, où « il » obtient 27% (et non 30%, comme le prétend Wikipédia), est, en fait, celui d’une coalition très disparate politiquement et dont les rivalités internes sont très fortes, même si les extrêmes finissent par se ressembler.

En réalité, sa popularité est faible. Un sondage effectué entre le 20 et le 26 août 2020 (juste après « l’empoisonnement ») par le Centre Levada (financé par les Américains et considéré en Russie comme « agent étranger ») montre la différence de popularité entre Vladimir Poutine et Alexeï Navalny.

Par ailleurs, les sondages effectués par l’institut indépendant VCIOM à la fin août 2020, après la tentative « d’empoisonnement » de Navalny, montrent une légère augmentation de l’approbation de l’action du président Poutine.

En fait, la popularité de Navalny dans les médias occidentaux lui nuit plus qu’elle ne le sert : les Russes tendent à y voir une marionnette de l’Occident. Par ailleurs, il faut également mentionner ici que Navalny – qui a commencé sa carrière comme « dépeceur » d’entreprises (en revendant les branches les plus lucratives et en abandonnant les autres) est sous le coup de plusieurs inculpations pour détournements de fonds et blanchiment d’argent. C’est important, car dans le cadre de ces procédures, il n’est pas habilité à quitter le territoire russe.

Cela étant, la manière dont il a été empoisonné reste un mystère.

-Justement, que disent les différentes versions qui ont été livrées de cette tentative d’empoisonnement?

Jacques BAUD: -Dans une première version, son entourage affirme qu’il a été empoisonné en buvant du thé à l’aéroport de Tomsk. Mais problème : on constate que le thé lui a été servi par un de ses proches. Son entourage évoque alors une deuxième version : un empoisonnement avec les bouteilles d’eau bues à l’hôtel. Ces bouteilles sont récupérées à l’hôtel le 20 août par l’équipe de Navalny, restée à Tomsk. Le Sun publie la vidéo en effaçant les commentaires de la femme de chambre appelant à ne rien toucher avant l’arrivée de la police, afin de cacher que la scène de crime présumée a été altérée. Dès lors, l’intégrité de la chaine de traçabilité n’est plus assurée ; ce que les partisans de la théorie du complot ne mentionneront évidemment pas. L’entourage de Navalny prétendra avoir apporté les bouteilles en Allemagne pour analyse. Mais les « scans » des bagages examinés à l’embarquement – dont les photos ont été publiées par le média privé REN TV (appartenant pour 30% au groupe RTL) – ne montrent aucune bouteille (qui aurait de toute façon été confisquée), tandis que les caméras de surveillance montrent qu’une proche de Navalny achète de l’eau dans un distributeur automatique après le contrôle des bagages. De toutes façons, selon la BBC, Navalny n’aurait rien ingurgité d’autre que son thé à l’aéroport ce matin-là. Par ailleurs, on pourrait s’étonner du fait que ces bouteilles n’aient jamais été soumises aux médecins qui soignaient Navalny à Omsk et qui auraient – théoriquement – pu aider à éclairer son traitement…

Les partisans de Navalny avancent alors une troisième version : l’empoisonnement des slips de Navalny, révélée par le très médiatisé appel de Navalny (aidé des activistes de Bellingcat), à un « agent du FSB », diffusé en boucle sur les médias occidentaux.

-Et de ce poison, qu’en sait-on exactement? Y a-t-il une part des choses à faire entre sa réalité et ce qui en est énoncé dans la majorité de nos médias?

Jacques BAUD: -Tout d’abord, je dois vous dire que comme spécialiste en armes chimiques de l’Armée, je n’avais jamais entendu parler du Novichok avant 2006, avec la publication du livre de Vil Mirzayanov, un de ses concepteurs. Et pour cause : c’est un toxique de combat qui n’a jamais été adopté par l’URSS/Russie et qui n’a été qu’un produit de la recherche soviétique dans les années 80, rapidement abandonné en raison de sa difficulté à être manipulé sur le champ de bataille. Depuis le début des années 90, les laboratoires qui l’avaient développé appartiennent à des républiques indépendantes. Mais le Novitchok a été synthétisé par certains pays occidentaux comme l’Allemagne, les États-Unis, la Tchécoslovaquie, l’Ukraine ou la Grande-Bretagne à des fins diverses.

Le Novichok a été révélé au grand public par l’affaire Skripal en 2018. C’est un toxique qui fait partie de la catégorie des toxiques innervants (également appelés « neurotoxiques » ou « nervins » dans l’armée suisse). Comme vous le savez, nos muscles se contractent grâce à l’acétylcholine (ACh) libérée dans les synapses de nos nerfs moteurs, et se relâchent grâce à l’effet d’une enzyme qui « neutralise » l’acétylcholine : l’acétylcholinestérase (AChE). Les neurotoxiques agissent en inhibant l’AChE. Autrement dit, les muscles se contractent et ne se relâchent plus : c’est une crampe généralisée, qui bloque le cœur et la respiration, provoquant la mort. Il existe plusieurs sortes de neurotoxiques : les agents G (comme le sarin), les « moins » toxiques, dont la dose létale est de l’ordre de 1mg ; les agents V (comme le VX) un peu plus toxiques, avec une dose létale de l’ordre de 0,5-0,1mg ; et les agents de type Novichok, dont la dose létale est d’environ 0,2-0,1mg. On parle donc de quantités infimes, qui peuvent tuer un individu en moins de deux minutes. Cela étant, les inhibiteurs d’AChE ne sont pas propres aux neurotoxiques de combat : on les trouve également dans les insecticides (à partir desquels ont été développé les toxiques de combat) et dans certains traitements contre des maladies neurologiques. En 2019, à la demande de la Russie, les formules de quatre agents apparentés au Novichok ont été ajoutées à la liste de l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC).

-Jacques BAUD,  merci de ces précisions de première importance. Dans ce sens, que pouvez-vous nous dire de ces tentatives d’empoisonnement qui ont visé les Skripal et Navalny? Sont-elles du même ordre? Et si non, en quoi différent-elles selon vous?

Jacques BAUD: -Le jeudi 20 août, à Omsk, Navalny est hospitalisé d’urgence. Ses symptômes sont très différents de ceux des Skripal en 2018. Contrairement à ce que suggère la presse occidentale (comme la RTS), le coma ne résulte pas de l’empoisonnement, mais de la décision des médecins de le mettre en coma artificiel afin de faciliter son oxygénation (selon le même principe que les malades de la CoViD-19). Compte tenu de ses symptômes, les médecins le traitent immédiatement contre un empoisonnement, mais les tests réalisés ne montreront pas de traces d’inhibiteurs d’AChE, comme le montrent les photos publiées par le média d’opposition russe Meduza, basé en Lettonie. A la demande d’une ONG allemande, et malgré son interdiction de quitter le territoire russes pour des raisons judiciaires, les autorités russes donnent leur accord pour qu’il soit traité en Allemagne. Il est transporté en avion le vendredi 21 dans l’après-midi.

Selon le New York Times, à peine Navalny arrivé en Allemagne, des agents de la CIA américaine et du MI6 britannique étaient auprès des autorités allemandes pour leur donner des détails sur les agents russes « impliqués ».

Le 24 août, dans un communiqué de presse, l’hôpital de la Charité déclare que les analyses cliniques « indiquent une intoxication par une substance du groupe des inhibiteurs de cholinestérase ». Pourtant les médecins d’Omsk n’en n’avaient pas détecté. Alors : complot ? Non, pas forcément. Comme l’explique le média d’opposition Meduza, les médecins allemands ont cherché à prouver un empoisonnement, alors que les médecins russes ont cherché la cause de la maladie. Le média constate qu’ils n’ont donc pas cherché – ni trouvé – la même chose, ce qui est cohérent.

L’Allemagne fait alors une demande d’assistance à l’OIAC, qui envoie une équipe pour prélever des échantillons de sang et d’urine à des fins d’analyse le 6 septembre.

Le 14 septembre, le gouvernement allemand publie une déclaration dans laquelle il informe qu’il a chargé des laboratoires suédois et français d’analyser des prélèvements faits sur Navalny. Il affirme que sur la base de prélèvements sur Navalny, un « laboratoire spécial » (en fait : l’Institut für Pharmakologie und Toxikologie der Bundeswehr (IPTB) de Munich) a réalisé un test toxicologique qui a fourni « la preuve irréfutable d’un agent neurotoxique chimique du groupe Novichok », confirmé par les laboratoires français et suédois.

Comme dans le cas de l’affaire Skripal, en 2018, le gouvernement allemand n’est pas en mesure d’affirmer que le toxique est d’origine russe. En 2018, Gary Aitkenhead, directeur du laboratoire de Porton-Down s’était opposé à ce que le Novichok soit attribué à la Russie, c’est pourquoi, le 12 mars, devant le Parlement, Teresa May avait dû utiliser la formulation « d’un type développé par la Russie », qui sera reprise par la suite par l’OTAN. Le 20 mars Boris Johnson mentira en affirmant qu’Aitkenhead avait confirmé l’origine russe du Novichok. Naturellement, les médias occidentaux complotistes ne reflèteront pas cette nuance, la Tribune de Genève ajoutant même un « point Godwin » en affirmant que les agents VX ont été « conçus par l’Allemagne nazie », ce qui est faux (mais vrai pour le Sarin).

Le 6 octobre, l’OIAC publie son rapport et observe :

Les biomarqueurs de l’inhibiteur de la cholinestérase trouvés dans les échantillons de sang et d’urine de M. Navalny ont des caractéristiques structurelles similaires à celles des produits chimiques toxiques appartenant aux tableaux 1.A.14 et 1.A.15, qui ont été ajoutés à l’annexe sur les produits chimiques de la Convention à la Vingt-quatrième session de la Conférence des États parties en novembre 2019. Cet inhibiteur de la cholinestérase ne figure pas dans l’annexe sur les produits chimiques de la Convention.

Le rapport conclut que Navalny « a été exposé à un produit chimique toxique agissant comme un inhibiteur de la cholinestérase ». Le biomarqueur est nommé dans la version classifiée du rapport, mais pas l’inhibiteur de la cholinestérase, qui ne figure pas sur la liste des produits considérés comme arme chimique.

Le 12 décembre 2020, le Times de Londres, suivi par le New York Post et DW, affirment que Navalny a été l’objet d’une seconde tentative d’empoisonnement « par le Kremlin » à l’hôpital d’Omsk avant son départ pour l’Allemagne. Cette accusation n’est rendue possible que parce que les proches de Navalny cachent des informations.

Car le 22 décembre, dans la revue médicale The Lancet, les médecins allemands publient leur rapport préparé par David Steindl, spécialiste des pathologies musculo-squelettiques et Kai-Uwe Eckardt, spécialiste du diabète et des greffes rénales. On y apprend alors que le vendredi 21 août, 31 heures après l’hospitalisation de Navalny, un médecin allemand est à Omsk aux côtés de Navalny, et qu’au moment de son transport « son état s’est légèrement amélioré ». Les partisans de Navalny – et les complotistes de tout poil – ont évidemment caché ce détail afin d’accuser les médecins russe de complicité « avec le pouvoir ». Ainsi, les médecins russes ont non seulement stabilisé Navalny, mais leur traitement a été efficace : les proches de Navalny et les médias ont donc menti (une fois de plus).

Quant à l’affirmation que les médecins russes « l’ont probablement gardé en Sibérie assez longtemps pour qu’on ne puisse plus déceler le poison », elle est fréquemment avancée par les complotistes (c’est-à-dire : qui voient des complots partout) d’extrême-droite, et des journalistes à l’éthique douteuse. En fait, sur le média d’opposition Meduza, un expert de l’OIAC met en doute cette accusation et affirme que les inhibiteurs de la cholinestérase se fixent sur la cholinestérase et restent ainsi dans le corps plus de trois à quatre semaines. Donc, en gardant moins de deux jours Navalny, les médecins russes n’ont pas cherché à cacher quoique ce soit, contrairement à ce qu’affirment des journalistes incultes.

-Merci, Jacques BAUD, de ces informations fort intéressantes dont la suite sera publiée dans le prochain sujet de ce blog. En attendant, je relève que vous citez en référence Meduza, le média d’opposition qui appartient à Mikhaïl Khodorkovsky, « le plus célèbre prisonnier de Russie » comme le rappelle cet article récemment paru et dans lequel est exposé le programme politique de Khodorkovsky. Cette source médiatique dont vous usez ici à plusieurs reprises est du plus grand intérêt en ceci qu’elle indique à quel point la situation politique est autrement plus complexe que celle que nous vendent nos journalistes et leurs habituels experts.

Politique

Nos zélées élites…

On peut, bien sûr, tout relativiser.
On peut considérer le monde et sa Comédie humaine, pour reprendre le titre de l’oeuvre d’Honoré de Balzac.
On peut donc prendre tout avec distance et ironie. Mais quand même, lorsque des vies sont en jeu, on entre dans le cynisme.
Certes, celui-ci ne semble pas faire reculer nombre de nos élites.
Aussi, après qu’une bonne partie d’entre elles a déclaré urbi et orbi que la Russie était certainement en cause dans l’empoissonnement d’un ex-agent double et de sa fille au Royaume-Uni, voici que le laboratoire militaire britannique nous apprend qu’aucune preuve n’existe que l’agent innervant vienne de Russie.
Donc on lance à la face du monde une accusation, suivie de sanctions prises par un pays étranger à celui où s’est déroulée l’affaire, sanctions relayées par d’autres pays étrangers encore et voici une explication qui arrive après que des centaines de diplomates ont été virés de leur poste de travail.
Mais qui élit-on pour mettre ainsi les peuples à mal?