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Jacques Baud

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La guerre d’influence et la propagande, suite des entretiens avec Jacques BAUD

-Jacques BAUD, vous nous avez proposé de traiter de la guerre d’influence de manière méthodique en nous arrêtant sur ses différents aspects. Pour rappel, ceux-ci sont:

-L’influence
-Les mesures actives
-La propagande et la censure
-La désinformation
-La mésinformation
-La fausse bannière

Aujourd’hui, nous voyons avec vous ce qu’il en est de la propagande.

Jacques BAUD: -En 1923, alors que le terme « propagande » n’avait pas les connotations d’aujourd’hui, le Larousse la définissait comme un « effort pour répandre une opinion ou une doctrine quelconque ». Il se basait alors sur son étymologie latine qui signifie « qui mérite d’être propagé ». Autrement dit, elle a pour objet des aspects que l’on souhaite mettre en évidence. En creux, on comprend que l’on ne diffuse pas ce que l’on cherche à dissimuler.

De nos jours, la définition du Larousse a perdu sa neutralité, a pris une connotation plutôt négative et est devenue : « Action systématique exercée sur l’opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines, notamment dans le domaine politique ou social ».

Techniquement, bien qu’on la confonde avec le concept de « désinformation », la propagande ne vise pas à disséminer de fausses informations, mais à éclairer positivement ou à enjoliver une réalité en diffusant des informations vraies, mais souvent partisanes. Même si l’image qui en résulte peut être faussée, elle se différencie de la désinformation en ce que son contenu est vérifiable. L’exemple des campagnes électorales est caractéristique : on cherche – assez logiquement – a faire apparaitre les candidats sous leur plus beau jour. La publicité est une forme de propagande, mais le terme reste privilégié pour les questions de nature politique.

En Occident, on distingue les propagandes « blanche », « grise » et « noire » en fonction de leur objectif :
– La propagande blanche, est la propagande faite de manière ouverte à travers des publications et dans les médias. Elle vise à appuyer et valoriser une stratégie d’action ou une position politique sur une thématique particulière. Jusqu’à la fin des années 1990, elle est essentiellement menée par des structures financées par les Etats. Il en est ainsi de Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL), créée par la CIA et le Département d’Etat américain au début de la guerre froide pour cibler l’URSS, qui opère encore de nos jours. Aujourd’hui, les médias se sont diversifiés et sont assez largement aux mains d’intérêts privés. Mais certains pays ont conservé des médias dédiés (comme France 24, TV5 Monde, France 5, Russia Today/RT, Radio-Télévision Suisse, Swissinfo ou la BBC) afin de relayer le message gouvernemental. Aux États-Unis, la propagande est articulée de manière sensiblement différente qu’en Europe, en ce qu’elle sert avant tout des groupes de pression. Dans le domaine du terrorisme, mentionnons ici les publications de l’État islamique, parmi lesquelles Rumiyah et Dabiq, qui – contrairement à ce que l’on lit dans la presse occidentale – sont davantage des organes de propagande, que de désinformation.
– La propagande grise, utilise des intermédiaires qui propagent les idées d’un gouvernement sous le couvert d’une institution ou d’un organe indépendant, sans lien apparent ou explicite avec le bénéficiaire de la propagande, afin de paraître plus acceptable. Elles sont généralement connues sous la désignation d’ « organisations de front ». Ces organisations sont souvent des organismes privés subventionnés de manière discrète (par des mandats de recherche, des publications, etc.) Parmi les dizaines d’exemples connus, mentionnons l’Investigative Project on Terrorism (IPT), basé aux États-Unis et animé par des « sionistes chrétiens » au profit d’Israël, la RAND Corporation, initialement créée et financée par l’US Air Force, ou le Royal United Services Institute (RUSI) en Grande-Bretagne. C’est le domaine des « lobbies ».
– La propagande noire, (« Black propaganda ») désigne les opérations d’influence clandestines dont l’auteur (ou le « sponsor ») ne peut être identifié. Elle est conçue et réalisée de manière délibérée par des officines des services secrets spécialisées dans ce genre de travail. Les actions de propagande noire ont le plus souvent un objectif politique déterminé, souvent très opérationnel. Historiquement, elles se situent dans le prolongement des « Morale Operations » (Opérations sur le moral) réalisées par l’Office des services Stratégiques (OSS) durant la seconde guerre mondiale, comme les opérations CORNFLAKES, PIG IRON ou SHEET IRON.
Durant la seconde guerre mondiale, la plus grande partie de la propagande noire à destination du 3e Reich était produite en Suisse par l’OSS et l’Office of War Information basés à Berne depuis 1942. Dès 1942, l’OSS/OWI a produit près de 400 modèles de tracts différents (imprimés en Suisse avec l’aide de dessinateurs suisses) dont certains exemples sont illustrés ci-dessous (collection de l’auteur). Il étaient ensuite disséminés en Allemagne à travers les réseaux de cheminots et de fonctionnaires postaux, et avec l’aide des services de renseignement suisses. L’avance alliée dans le nord de la France est appuyée de manière extensive avec des opérations psychologiques et, selon le rapport final de la Division de la Guerre Psychologique du commandement allié en Europe, dès la fin 1944, la Suisse fournit quelque 2000 tonnes de matériel de propagande par mois aux Alliés jusqu’à la fin de la guerre. Naturellement, le Rapport Bergier de 1998 – produit sans grande intégrité, mais avec beaucoup de mauvaise foi et d’ignorance – n’en mentionne pas un seul mot…

      

Images: Jacques BAUD, collection personnelle.

Tout cela n’est cependant que la forme la plus triviale de la propagande. Aujourd’hui, elle prend des formes plus subtiles. Par exemple, si l’on va visionner des vidéos sur YouTube, on notera sous les fenêtres de la chaine RT : « RT est financée totalement ou en partie par le gouvernement russe », alors que sous les fenêtres de la BBC ou France 24, on lit : « (BBC ou France 24) est un service public (britannique/français) ». La propagande est devenue aujourd’hui un phénomène complexe où se mêlent des intérêts parfois divergents, mais qui ont le même objet. Par exemple : le journal Haaretz affirme qu’aucun peuple n’a plus d’estime pour Trump que les Israéliens, pourtant, il semble (ce n’est pas confirmé à ce stade) que 2/3 des juifs américains ont voté pour Biden. Comme on le voit, il devient difficile de tirer des conclusions « linéaires » à partir des faits tels qu’on nous les présente. Pourtant, il y a une logique…

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La guerre d’influence et les « mesures actives », suite des entretiens avec Jacques BAUD

-Jacques BAUD, dans notre entretien de ce 30 octobre dernier, vous avez mis en évidence six aspects que vous estimez caractériser la guerre d’influence. Nous avons traité du premier, l’influence en tant que telle, aujourd’hui, ce sont ce qu’on appelle les « mesures actives » que nous abordons avec vous. Cette association de termes est, en effet, souvent en usage pour parler de la Russie. Merci de nous expliquer de quoi il s’agit exactement.

Jacques BAUD: -Pour désigner les actions de la Russie sur internet, on affectionne l’expression « mesures actives », qui évoque des activités sulfureuses, et nourrit un imaginaire issu de la guerre froide et un complotisme très contemporain. Ainsi, un rapport spécial de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN définit les mesures actives comme des
« Opérations de subversion politique allant de la manipulation des médias à la prise pour cibles d’opposants politiques ».

De même, le rapport conjoint des Ministères français des Affaires étrangères et des Armées de 2018, sur « Les Manipulations de l’Information » établit une relation linéaire entre les pratiques de l’Union soviétique et la Russie, en extrapolant simplement les doctrines d’alors.

C’est de la pure fantaisie. Pour comprendre de quoi nous parlons, il est important de le remettre dans son contexte.

En Russie, l’espoir provoqué par la fin du régime communiste était bien réel. Pour les Russes, la fin de la guerre froide était l’occasion de sortir de l’économie de guerre dans laquelle ils se trouvaient et de développer une « vraie » économie. Il ont compris que le « glacis » protecteur offert par les Pays de l’Est, ne pouvait plus être réalisé par la coercition, mais en tissant des liens économiques. C’est pourquoi ils ont rapidement dissout le Pacte de Varsovie, en juillet 1991, et créé la Communauté des États Indépendants (CEI) aux ambitions plus larges. La Russie y voit une opportunité pour réfléchir sur la nouvelle architecture de sécurité du continent européen et un rôle pour l’OSCE, à laquelle elle est restée très attachée. La création du Conseil de Coopération Nord-Atlantique (CCNA) par l’OTAN à la fin 1991, est accueillie avec enthousiasme par les autorités et l’opinion publique russes. Ayant constaté les dégâts causés par le communisme, les Russes pensaient qu’une architecture de sécurité basée sur les rapports de force était dépassée et rêvaient d’un système plus coopératif. L’idée d’une coopération sécuritaire continentale est alors très populaire en Russie, qui n’exclut pas l’idée d’une éventuelle adhésion à l’OTAN. Des discussions dans ce sens ont lieu en octobre 1993 entre Boris Eltsine et le secrétaire d’Etat américain Warren Christopher, qui demeure cependant réservé : « […] nous examinerons en temps opportun la question de l’adhésion comme une éventualité à plus long terme. Il y aura une évolution, basée sur le développement d’une habitude de coopération, mais au fil du temps ».

Durant la période communiste, le KGB est l’un des trois « piliers » du système (le Parti, l’Armée et le KGB), mais c’est aussi celui qui a la meilleure connaissance du monde extérieur, et il pressent le changement bien avant les politiciens de l’Est… et de l’Ouest. S’il n’a pas provoqué l’effondrement du système, il l’a très clairement anticipé : il ne suit pas son chef – le général Kryoutchkov – lors de la tentative de putsch d’août 1991 et sort grandi de la crise. Mais l’Occident ne veut pas comprendre le message et ne répond pas aux attentes de la population russe, qui se replie alors sur elle-même : en juin 1994, c’est contre son opinion publique, que la Russie rejoint le Partenariat pour la Paix (PPP) nouvellement créé par l’OTAN.

Contrairement à l’Occident, l’Union Soviétique avait développé sa pensée militaire de manière quasi-scientifique, avec des principes et des définitions précis. Imprégnée par la pensée marxiste, elle voyait l’affrontement avec le monde « capitaliste » comme inéluctable. Mais à la fin des années 80, elle a compris que la fin du communisme était inéluctable et n’a pas tenté de s’y opposer. Aujourd’hui, la Russie a abandonné cette idéologie qui déterminait sa lecture de la guerre, mais en a conservé une méthodologie et une approche très systématique des conflits. Ses définitions sont précises et leur application est méthodique.

Dans la perspective russe, la guerre inclut une discipline qui concerne tous les niveaux de conduite : la « maskirovka ». Faussement traduite en Occident par « l’art de tromper », elle correspond au concept occidental de « sécurité des opérations ». Elle a essentiellement un caractère militaire, mais peut également concerner les aspects politiques d’un conflit. Elle se décompose en deux volets:
– Les « mesures passives », qui sont l’ensemble des mesures destinées à protéger l’Etat ou ses forces. Elles visent à dissimuler ses intentions (niveau stratégique). Au plan opérationnel, elles visent à soustraire des activités ou des matériels à l’observation ennemie (camouflage, classifications de sécurité, etc.)
– Les « mesures actives », qui sont l’ensemble des mesures destinées à influencer la perception de l’étranger (ou de l’ennemi) sur ses capacités. Elles comprennent donc la propagande, la désinformation, etc. et peuvent faire apparaitre ou simuler des activités qui n’existent pas.

Les mesures actives et passives sont complémentaires et concourent pour atteindre un objectif commun stratégique ou opératif. Elles sont abordées de manière interdisciplinaire, mises en œuvre dans un cadre interministériel (« whole of government approach ») et visent des objectifs précis. Des objectifs vagues tels que « diviser la nation », « nuire au gouvernement », « semer la discorde », que l’on trouve dans le discours occidental pour expliquer les « ingérences » russes, appartiennent plus au complotisme ambiant qu’à la doctrine russe.

Durant la guerre froide, les deux axes principaux de la politique étrangère soviétique étaient
le désarmement nucléaire en Europe et
le découplage de l’Europe et des États-Unis (afin de prévenir l’emploi d’armes nucléaires sur le théâtre européen).

Les campagnes d’information pouvaient s’étendre sur plusieurs années et exploitaient les synergies entre plusieurs organismes: le Département de l’information internationale (IID), chargé des médias officiels (TASS, Novosti ou Radio Moscou); le Département international (ID) du Parti communiste, responsable des contacts avec les partis frères ; et les organisations internationales de front (mouvements pacifistes, écologistes, etc.) Chaque organisation avait une tâche précise, dans un plan d’ensemble : le Service A du KGB, responsable des mesures actives (« propagande noire »), les organes de presse de l’IID chargés de la communication officielle (« propagande blanche »), les organes de communication des structures de front (« propagande grise »). Contrairement à ce que l’on lit dans les médias aujourd’hui, le KGB n’était pas un acteur indépendant dans cette architecture, mais dépendait d’un organe politique et ne fournissait des prestations que dans un cadre déterminé.

L’opération soviétique restée la plus célèbre a été l’opération INFEKTION, visant à attribuer aux États-Unis la dissémination délibérée du virus du SIDA. Lancée en juillet 1983 en Inde, dans un petit journal créé en 1967 par l’antenne locale du KGB, l’information est reprise en octobre 1985 dans Literatournaya Gazeta avec un écho considérable. Ce n’est qu’en août 1987, que l’URSS reconnaitra qu’il s’agissait d’une opération de désinformation. En 1992, Yevgeny Primakov, alors directeur du Service Central de Renseignement (TsSR), avouera qu’il s’agissait de détourner l’attention du Tiers-monde sur le rôle de l’URSS dans la tentative d’attentat contre le Pape Jean-Paul 2, afin de ne pas « perdre » les populations catholiques des pays en voie de développement, où l’URSS luttait contre l’ «impérialisme occidental ».

En Occident, les mesures actives n’ont jamais vraiment été formalisées dans des doctrines et restent plus « intuitives » et opportunistes. Leur forme la plus fréquente, mais rarement évoquée, est la « diversion », qui vise à distraire l’opinion publique en créant un événement. Elle est illustrée par le film « Wag The Dog » réalisé par Barry Levinson en 1997 (diffusé en français sous le titre « Des Hommes d’Influence »), où l’état-major de la Maison Blanche crée une situation de guerre afin de couvrir un scandale de mœurs impliquant le Président. C’est ainsi qu’avaient été interprétées les frappes du 20 août 1998 contre le Soudan et l’Afghanistan, pour restaurer l’image de Bill Clinton, alors empêtré dans l’affaire Lewinsky : leur but aurait été d’amadouer l’opposition républicaine. Les médias anglo-saxons évoqueront la même manœuvre de la part de Sarkozy pour « récupérer » son électorat en frappant la Libye en 2011.

Après l’élection présidentielle de 2016, on a accusé la Russie d’avoir mené des « mesures actives » en vue de favoriser l’élection de Donald Trump. Mais, dans son avis du 1er juillet 2019, le juge F. Dabney constate qu’il n’y a aucun élément factuel permettant d’affirmer que les tentatives d’influencer l’élection soient liées au gouvernement russe et donc que l’expression de « mesures actives » ne peut être appliquée.

Dans la doctrine et la pratique russe, les mesures actives ne sont pas un objectif en soi, et se placent dans un contexte politico-stratégique. Or, depuis une trentaine d’années, la Russie n’a pratiquement jamais été dans un contexte tel qu’il aurait fallu mettre en place de telles mesures. Elle n’a jamais été dans des situations où elle aurait été contrainte de présenter des faits différents de la réalité : elle a su tirer parti de situations créées par les pays occidentaux (comme en Ukraine) sans avoir besoin de se « flanc-garder » avec de la désinformation.

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La guerre de l’influence, suite des entretiens avec Jacques BAUD

Nous poursuivons nos entretiens avec Jacques BAUD, entretiens au cours desquels ont été évoqués dans leurs aspects techniques, le complotisme, le complot, le conspirationnisme.

Jacques BAUD, dans le cadre des sujets que nous abordons avec vous, apparaissent souvent les termes de « fake news », de « désinformation », de « propagande, de « mesures actives », d’ « influence », etc.  Selon vous, à quoi renvoie leur usage, en pratique?

Jacques BAUD: -Je vous propose de traiter ce sujet de manière méthodique en nous arrêtant sur les différents aspects de la guerre de l’influence. Ceux-ci sont:
-L’influence
-Les mesures actives
-La propagande et la censure
-La désinformation
-La mésinformation
-La fausse bannière

Les actions d’influence (ou de « gestion des perceptions ») visent à modifier la perception des individus en introduisant délibérément des biais cognitifs dans les esprits. Elles résultent d’une combinaison de tous les outils décrits plus haut et visent à générer des comportements conformes aux attentes (du pouvoir, d’une autorité, etc.)

Dans un conflit, les actions d’influence répondent à deux finalités fondamentales :
– Restaurer et/ou maintenir la confiance des populations civiles envers les autorités (l’Etat).
– Affaiblir la volonté combative de la force adverse, qu’elle soit intérieure ou extérieure.

Pour être efficaces, elles doivent
– Répondre à des objectifs stratégiques qui servent l’ensemble de l’Etat (approche inclusive).
– Faire partie d’une approche intégrée (civile et/ou militaire) pour atteindre un objectif déterminé.
– Etre conçues en fonction d’objectifs spécifiques et adaptées à un public-cible défini.

Durant la guerre froide, deux systèmes politiques s’opposaient. Le système communiste, qui voyait son développement dans le monde dans le cadre d’un processus historique inéluctable, et le système « capitaliste », qui cherchait à préserver son modèle libéral. Pour les deux blocs, l’enjeu de l’influence était alors essentiellement de présenter son système comme le meilleur et d’avoir le plus de partisans possibles dans l’autre camp.

En Europe de l’Est, un système politique « contre nature », nécessitait un contrôle strict de l’information : elle était assurée par des entreprises d’Etat. En Occident, où l’information est réputée « libre », l’idée d’y imposer des restrictions était un tabou. La philosophie dominante était que sur un marché libre, la « mauvaise » information est facilement éliminée par la « bonne » selon un processus quasi-darwinien de « sélection naturelle ». Mais en cas de guerre, ceci ne suffit pas : il faut pouvoir atteindre le cœur du dispositif adverse. C’est pourquoi, en 1942, afin de contrer la propagande nazie, les États-Unis avaient créé une agence d’information d’Etat : Voice of America (VOA), qui diffuse sa propre propagande. Durant la guerre froide, afin d’influencer les opinions dans les pays communistes, VOA est renforcée par Radio Free Europe et Radio Liberty qui jouent à cache-cache avec les installations de brouillages installées à l’Est du rideau de fer.

Aujourd’hui, tous les pays occidentaux ont des médias « officiels » à des fins de propagande, en appui de leur politique étrangère : en France – France 24, France 2 ou France 5 ; en Grande-Bretagne – BBC ; en Belgique –RTBF, en Suisse – RTS et Swissinfo ; en Russie – Russia Today/RT. Aux États-Unis, les médias d’Etat sont supervisés par l’Agence pour les Médias Globaux, et comprend Voice of America, Radio Free Europe / Radio Liberty(RFE/RL), Office of Cuba Broadcasting (OCB), Radio Free Asia (RFA), Middle East Broadcasting Networks (MEBN),Open Technology Fund (OTF). Ce sont des outils d’influence ; mais il serait faux d’y voir des officines composées d’agents secrets et concoctant des émissions destinées à subvertir les pays adverses. Ainsi, lorsque le sénateur Claude Malhuret prétend que les programmes de RT « ne sont pas faits par des journalistes, mais ils le sont directement par le Directorat D du FSB à Moscou, comme aux plus belles heures de la guerre froide » ; il ment. D’abord, le FSB est un organe de sécurité intérieure, qui n’est ni mandaté, ni organisé pour mener des opérations d’influence à l’extérieur de la Russie ; ensuite, il n’y a pas de Directorat D chargé de la désinformation au FSB…

On attribue volontiers le monopole des opérations d’influence à des pays comme la Russie ou la Chine. Mais c’est faux. Tous les pays ont – sous diverses dénominations – une politique d’influence à des fins de politique intérieure et extérieure. On observe notamment que depuis mai 2019, les « gilets jaunes » et leurs revendications ont disparu des traditionnels médias français, tandis que tournent en boucle les émeutes à Hong Kong, en Russie et plus récemment au Belarus. Mais on constate que depuis le début octobre 2020, l’opposition au Belarus a disparu de nos médias… Explication : l’administration Trump a décidé de supprimer son financement de 20 millions USD à ces mouvements d’opposition par le truchement de l’OTF… En fait, les Américains eux-mêmes ont compris que leur tentative de changement de régime n’aboutira pas. Le 13 octobre, Svetlana Tsikhanovskaya lançait un ultimatum au président Loukachenko, et avertit que « le 26 octobre, une grève nationale de toutes les entreprises commencera, toutes les routes seront bloquées, les ventes dans les magasins d’État s’effondreront ». Le 26, Le Temps affirme que la grève a été « massivement » suivie, mais ce n’est pas l’avis d’autres médias, qui constatent que « Tout au plus, certains travailleurs ont brièvement exprimé leur soutien à la manifestation avant ou après leur quart de travail, mais n’ont pas refusé de travailler », et que l’on n’observe ni routes bloquées, ni interruptions de services et les commerces fonctionnent normalement. En fait, on soutient Svetlana Tsikhanovskaya comme on soutient Juan Guaido au Venezuela : en créant l’illusion d’un soutien populaire. Déjà en avril-mai 2019, les appels à la grève générale de Guaido se sont soldés par un échec. Car même si la gouvernance biélorusse est discutable, le gouvernement continue à jouir du soutien d’une large partie de la population qui ne veut pas du modèle néo-libéral proposé par l’Occident. D’ailleurs, dans les manifestations, on voit très peu le drapeau européen (contrairement aux manifestations le « l’Euromaïdan » en Ukraine), et beaucoup le drapeau nationaliste (blanc-rouge-blanc), dont on cherche à minimiser sa signification d’extrême-droite. Une fois de plus, on peut constater que nos médias critiquent Trump, mais appuient sa politique…

Les médias privés devraient apporter la diversité nécessaire aux démocraties. Mais c’est une illusion d’optique. Leur concentration progressive en un nombre toujours plus restreint de mains, tend à en réduire la diversité. Aux États-Unis, en 2012, 90% des médias sont contrôlés par 6 groupes industriels, alors qu’ils étaient 50 en 1983. Au Royaume Uni, en 2015, 3 compagnies contrôlent 71% de l’ensemble de la presse écrite et 6 contrôlent 80% de la presse locale (soit 942 titres). En France, les principaux médias sont concentrés sur 3-4 grands groupes industriels. Outre les liens avec des partis ou lobbys politiques, ils représentent des intérêts financiers ou industriels, et n’ont pas l’indépendance dont ils se revendiquent.

Le dispositif occidental d’influence est complété par des organes gouvernementaux (par exemple « On te manipule » du gouvernement français) ou des officines soutenues par l’Union Européenne (comme eufactchek.eu, euvsdisinfo.eu ou euractiv) ou de l’OTAN (« The New Hero »), financées directement ou par le truchement de projets ou de subventions. Ces structures n’ont pas vraiment pour but de rétablir une lecture objective des faits, mais bien plus d’asseoir des politiques. C’est particulièrement vrai pour le site euvsdisinfo.eu, qui est une véritable structure de propagande antirusse !

A ceci s’ajoute des problèmes fonctionnels. Les contractions de personnels ont eu pour conséquence un resserrement des sources d’information sur les quatre principales agences de presse (Agence France-Presse – AFP, Associated Press – AP, Reuters et EFE). La concurrence avec les réseaux sociaux et les médias alternatifs ont mis une pression sur le journalisme « traditionnel ». La disparition du journalisme d’investigation conduit lentement à un appauvrissement de la diversité de réflexion. On voit se multiplier les pigistes, qui se prennent pour des éditorialistes, mais sans en avoir l’expérience, ni le recul, qui construisent plus leur notoriété sur le « buzz » que sur la qualité de leurs articles, parfois même sans comprendre les sujets sur lesquels ils écrivent.

L’influence est une notion globale, qui comprend à la fois ce que l’on publie et ce que l’on ne publie pas. Ainsi, durant la crise des « Gilets jaunes », le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, attribue la violence des « casseurs » aux «séditieux de l’ultradroite» et la responsabilité à Marine Le Pen. Pourtant, la majorité des casseurs seraient d’extrême-gauche… L’« attaque » de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, le 1er mai 2019, est iconique de la désinformation menée par des médias (comme BFMTV ou France 2) qui relaient servilement la parole du gouvernement. Il faut aller sur les médias alternatifs pour avoir une image plus complète des événements, je recommande l’excellent travail de débunkage effectué sur YouTube par « Troublefait ». Ce filtrage permanent de l’information a deux effets principaux. Le premier est qu’il tue lentement le journalisme traditionnel, qui perd toute crédibilité. Le second, est que celui qui voudrait connaitre des détails sur les manifestations des gilets jaunes en France n’a guère d’autre choix que… RT ! C’est ce qui explique le succès de RT International : la censure informelle qui s’exerce sur certains sujets en Occident pousse le consommateur vers RT. En somme, on pousse le citoyen à s’informer là où l’on pense qu’il y a désinformation ! C’est absurde !

Au-delà des lignes éditoriales qui s’étendent sur les médias d’un même groupe, il est certainement faux d’imaginer un « deus ex machina » qui dirige l’information dans le monde. En revanche, on constate
il y a une forme de sélection les médias en fonction d’une « doxa » et qui élimine les « cerveaux malades ». Il est difficile d’en définir les contours, mais on observe une attraction pour les situations qui demanderaient des interventions étrangères : c’est plutôt le « gout du sang » que l’idéologie qui domine. C’est en fait une forme de corruption de médias qui sont à la recherche d’une audience pour survivre.
En Norvège, une étude sur la participation du pays à la guerre en Libye a mis en évidence que les médias traditionnels avaient systématiquement adopté la ligne la plus guerrière. Aux États-Unis, la démocrate Tulsi Gabbard, candidate dans la primaire du parti démocrate pour la présidentielle de 2020 (et commandant de réserve de l’armée américaine), farouchement opposée aux interventions militaires, est systématiquement écartée des débats et des médias américains et européens, voire présentée comme un « agent russe ». D’ailleurs la presse suisse n’en n’a pratiquement pas parlé, alors qu’elle était sans doute la meilleure candidate pour la présidentielle de 2020… ce qui n’est pas très difficile !

D’ailleurs, on notera que l’assassinat (avéré) du journaliste Jamal Khashoggi n’a pas poussé l’Union Européenne à prendre des sanctions contre le régime saoudien… confirmant ainsi que notre notion des droits humains est à géométrie variable, et que l’on passe assez rapidement des soupçons aux certitudes… quant ça nous chante. Les médias traditionnels européens se présentent volontiers comme opposés à Donald Trump, mais ils relaient ses messages sur l’Iran, la Russie ou la Syrie !

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Suite des entretiens avec Jacques BAUD sur ce terme très en vogue de « conspirationnisme » …

Jacques BAUD: -On associe souvent le conspirationnisme au populisme ou à l’extrême-droite. C’est souvent vrai, mais notre perspective est généralement faussée par l’absence de rigueur pour définir le « conspirationnisme » : la soi-disante lutte contre le conspirationnisme devient donc un instrument d’influence. Ainsi, en 2017 et 2019, la Fondation Jean-Jaurès (en collaboration avec l’IFOP et Conspiracy Watch) a publié deux enquêtes sur l’adhésion aux théories du complot dans la population française. La particularité de ces enquêtes est d’associer des questions d’importance mineure – comme la mort de Lady Di, la platitude de la terre ou le fait que les Américains ne seraient pas allés sur la lune – avec « l’importance accordée au fait de vivre en démocratie ».

La conception même des enquêtes fait que l’interprétation des résultats est problématique. Ainsi, le fait d’approuver l’affirmation « Les Illuminati sont une organisation secrète qui cherche à manipuler la population » n’implique pas nécessairement que l’on croie qu’ils le fassent effectivement. Pourtant le magazine Le Point – et… Le Temps ! – n’hésite pas à en tirer la conclusion qu’ « un Français sur quatre pense que les Illuminati nous manipulent ». C’est évidemment un mensonge : « chercher à » ne signifie pas qu’on le fait et le « nous » est une précision que la question initiale n’évoquait pas du tout. En l’occurrence, Le Point serait plutôt « complotiste » ! Par ailleurs, les questions elles-mêmes induisent en erreur. Par exemple, on demande de se prononcer sur la proposition « Seule une poignée d’initiés est capable de décrypter les signes de complot qui ont été inscrits sur les billets de banque, les logos de marques célèbres ou dans des clips musicaux ». Ainsi, on affirme que des « signes de complot […] ont été inscrits » sur les billets de banque ; il est dès lors logique de penser que seuls les initiés peuvent les comprendre. Pour avoir une réponse pertinente, il aurait fallu demander si l’ « on croit que des signes ont été inscrits… ».

Les auteurs de ces études jouent sur les ambiguïtés pour faire apparaitre des « théories complotistes », dans le but d’établir une corrélation entre l’adhésion à une « théorie du complot » et le doute sur la démocratie. Ainsi, l’affirmation « Le trafic de drogue international est en réalité contrôlé par la CIA » est très probablement fausse exprimée de cette manière ; mais elle n’est pas sans lien avec la réalité. Déjà en 1993, le New York Times affirmait que les liens entre la CIA et le trafic de drogue remontaient à la création de l’agence. Car la CIA a effectivement été – et reste – impliquée dans de nombreux trafics de drogue. À la fin des années 40, en échange de la lutte contre les syndicats communistes à Marseille, la CIA avait permis aux mafias italienne et corse de poursuivre leurs trafics de drogue : c’est la célèbre « French connection ». Plus tard, en Indochine, s’inspirant de la stratégie du SDECE français, qui avait financé la production et la distribution de drogue pour obtenir le soutien des tribus Hmong (Opération X), la CIA a effectivement soutenu les producteurs d’opium du « Triangle d’Or » dans les années 1960 – 1970 (Opération PAPER), afin de créer un rempart contre la progression du communisme dans le Sud-Est asiatique et organisé les transports de drogue. En Amérique latine, la CIA a appliqué la même stratégie en soutenant les producteurs de coca afin de contrer l’implantation de maquis marxistes… avant de se retourner contre eux après l’échec des guérillas communistes En Afghanistan, sous le gouvernement des Talibans, la production d’opium avait été réduite un minimum historique de  74 tonnes en octobre 2001, mais 17 ans après le début de l’intervention occidentale à la fin 2018, elle atteignait 6 400 tonnes, soit 82% de la production mondiale. Malgré que l’éradication de la production de drogue ait été l’un des objectifs de leur intervention en Afghanistan , les Occidentaux ont été incapables de lui trouver une alternative. En fait, les Américains et l’OTAN ont fermé les yeux et même protégé cette culture illicite afin d’éviter que les seigneurs de la guerre locaux ne s’allient avec les Taliban. En 2010, l’OTAN a même refusé une offre russe pour éradiquer les plantations d’opium.

Ainsi, affirmer que le trafic de drogue international est « contrôlé par la CIA », est certainement une affirmation fausse, mais douter de l’éthique des États-Unis et d’institutions internationales à ce propos est loin d’être irrationnel !

De même, l’affirmation « certaines traînées blanches créées par le passage des avions dans le ciel sont composées de produits chimiques délibérément répandus pour des raisons tenues secrètes » est très certainement fausse aujourd’hui, mais les craintes qu’elle reflète est aussi basée sur des faits réels. Les 26-27 septembre 1950, la marine américaine a disséminé secrètement des agents biologiques au-dessus de la baie de San Francisco (Opération SEA SPRAY) afin de tester la vulnérabilité d’une zone urbaine. L’opération ne sera dévoilée qu’en 1976, mais elle a été reproduite dans d’autres pays, notamment en Grande-Bretagne au début des années 1970 . En 1977, l’armée américaine confessera avoir mené 239 expériences de dissémination d’agents biologiques sur des populations entre 1949 et 1969 . A l’évidence, les trainées que l’on peut voir aujourd’hui dans le ciel derrière les avions (« contrails ») sont un phénomène physique qui n’a aucun lien avec des armes chimiques, et il est très improbable que de telles expériences soient encore menées de nos jours; mais, les craindre n’est donc pas totalement irrationnel non plus. Le problème ici est que ceux qui cherchent à « débunker » ces théories complotistes le font mal : au lieu d’expliquer l’origine de cette crainte et rationnaliser la question, il y répondent de manière dogmatique, notamment, comme le fait Le Temps, en accusant ceux qui y croient de « défiance envers la démocratie ». Or c’est précisément cette opacité dans le « débunkage » qui contribue au développement de théories complotistes.

Les outils mis en place par certains médias sont eux-mêmes devenus des outils d’influence… et de désinformation. Car finalement, le terme « conspirationnisme » ou « complotisme » ne finit par être utilisé seulement pour discréditer une opinion divergente. En mars 2013, la passe d’arme entre Patrick Cohen et Fréderic Taddeï sur France 5 illustre la tendance actuelle d’exploiter le « complotisme » pour y adosser une forme de censure et imposer un discours officiel. Patrick Cohen défend l’approche de filtrer les opinions venant de « cerveaux malades » dans les médias publics, car on n’a pas le droit de penser ce que l’on veut.

François Asselineau, candidat à la présidentielle de 2017, dérange : sa connaissance des dossiers, la solide argumentation qu’il a développée contre l’UE, l’Euro et l’OTAN en ont fait un adversaire redouté au plan politique et sur les plateaux de télévision, même si son audience reste modeste. N’hésitant pas à mettre le doigt sur les détails qui dérangent nos préjugés, il est souvent qualifié de « complotiste » par la presse. Il affirme, entre autres, que la construction de l’Europe était initialement un projet américain et que le Dalaï Lama était un agent de la CIA. Or, bien que le mot « agent » est impropre, (car techniquement, le Dalaï Lama n’a jamais été un « employé » de la CIA, mais plutôt une « ressource » (en anglais : asset), le Dalaï Lama et son mouvement ont bel et bien été soutenus par l’ «Agence » dès l’annexion du Tibet par la Chine, en 1950 . La CIA l’exfiltre de Chine en mars 1959, arme et finance les mouvements de résistance qui lui sont fidèles aux confins du Népal et de l’Inde jusqu’au début des années 70 (avec le rapprochement entre le gouvernement Nixon et la Chine). Mais le soutien aux mouvements tibétains s’est poursuivi dans le cadre des « révolutions de couleur » à travers des institutions et fondations financées par le gouvernement américain. Évidemment, l’association entre un guide spirituel respecté et une agence d’espionnage nous choque et nous tendons à la qualifier de « complotiste ». Mais c’est ignorer que le Dalaï-Lama est une des clés de la légitimité de l’autorité de la Chine dans cette province turbulente et qu’elle a tenté d’imposer « son propre » dalaï-lama : l’enjeu est ici stratégique, plus que spirituel.

De même, les Européens n’aiment pas beaucoup l’idée que « leur » Europe ait été façonnée par les États-Unis et la CIA. C’est pourtant vrai ! En 1945, l’Union soviétique fait face à une Europe exsangue et très affaiblie sur tous les plans. Les États-Unis comprennent que les rivalités qui avaient conduit aux deux guerres mondiales pourraient faire le jeu de l’URSS dans un nouveau conflit. Ce risque est d’autant plus grand que la libération de l’Europe s’est largement appuyée sur les maquis communistes (comme en France et en Italie), qui entretiennent des liens étroits avec Moscou. Les Américains cherchent donc à favoriser en Europe un paysage politique resserré sur le centre, et débarrassé des extrêmes de droite comme de gauche. C’est la raison pour laquelle la CIA financera le syndicat Force Ouvrière en France dès 1948 (pour « casser » l’influence soviétique dans le mouvement syndical ) et la Démocratie Chrétienne en Italie, afin de contrer le puissant parti communiste aux élections de 1948. Entre 1947 et 1953, la CIA aurait versé plus d’un million de dollar au Mouvement Européen britannique . En 1975, lors du référendum pour le maintien (ou non) de la Grande-Bretagne dans la Communauté Economique Européenne (CEE), la CIA soutien financièrement le mouvement en faveur du « oui » . Une ingérence bien avant la Russie… mais avérée, celle-là !

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Nouveaux entretiens avec Jacques BAUD sur complotisme et complots

Jacques Baud, nous avons largement évoqué le complotisme mais pourtant, des complots existent. Comment distinguez-vous le complotisme de l’identification de complots réels?

Jacques BAUD:– Comme nous l’avons vu, le conspirationnisme consiste à voir – pour un événement particulier – l’enchaînement de faits comme un phénomène construit et volontaire afin de poursuivre un objectif déterminé (souvent peu avouable). Par exemple, le fait d’affirmer que le gouvernement russe a tenté d’empoisonner Navalny (ou Skripal) est typiquement conspirationniste: on sait que Navalny est un opposant, on sait qu’il a été empoisonné, on a retrouvé des traces de « Novitchok » et on sait que la Russie est l’un des pays où le Novitchok a été synthétisé; mais le fait d’établir un lien univoque entre ces éléments pour affirmer qu’il s’agit d’une opération du gouvernement russe relève de la construction intellectuelle. D’ailleurs, le communiqué du gouvernement allemand n’accuse pas la Russie et se borne à demander des explications.

Ces liens artificiels ne peuvent souvent être élaborés qu’en excluant d’autres possibilités (par exemple, la possibilité que Navalny ait été empoisonné par l’une des nombreuses personnes corrompues contre lesquelles il lutte et qui sont liées à la mafia). L’exclusion de ces autres possibilités relève le plus souvent du négationnisme. Par exemple:

Ce ne sont que deux exemples de leurs jugements basés sur des éléments tronqués et qu’Hannah Arendt appelait « défactualisation », qui illustrent une caractéristique centrale du complotisme : attribuer une cause unique à des faits avérés.

Le complotisme est moins lié à ce que l’on pense, qu’à la manière dont on construit sa pensée. Lorsque cette dernière est construite en fonction d’une posture idéologique, elle tend à chercher à confirmer une conclusion préétablie. C’est le problème de la majorité des « fact-checkers » et de ceux qui prétendent lutter contre le complotisme: bien souvent, ils finissent par substituer un complotisme à un autre. La lutte contre le complotisme, lorsqu’elle n’est pas faite sérieusement, n’est rien d’autre qu’une manière de manipuler l’opinion. Le complotisme n’est pas simplement le fait d’envisager des hypothèses dans une situation où la réalité n’est pas claire, mais lorsqu’on tente d’imposer l’une d’entre elles.

Nous avons déjà évoqué le quotidien Le Temps dans le contexte du complotisme. Le 22 octobre, relatant une conférence de presse de John Ratcliffe, Directeur du Renseignement National (DNI) américain, ce quotidien suisse, qui se veut être la référence suisse du journalisme de qualité, déclare que la Russie et l’Iran ont entrepris des actions pour influencer la présidentielle du 3 novembre. Pourtant, rapportant le même événement, Reuters affirme qu’ « il n’y a aucune preuve concluante » de cette accusation, tandis que selon le Washington Post, les métadonnées recueillies à partir des e-mails ont montré l’utilisation de serveurs en Arabie saoudite, en Estonie, à Singapour et aux Émirats arabes unis. Certes, le quotidien suisse ne fait que relater une conférence de presse, mais on note que le quotidien n’a pas la même « assiduité » pour relater que John Ratcliffe a déclassifié des documents en septembre 2020, qui tendent à montrer que « l’ingérence » russe lors de la présidentielle de 2016 était – en réalité – le fait des Démocrates, qui cherchaient à engager une procédure de destitution contre Trump… C’est cette absence de rigueur dans l’application d’une déontologie journalistique qui ouvre la porte au conspirationnisme.
Ainsi, ceux qui sont très prompts à dénoncer le « conspirationnisme » son-ils souvent les mêmes qui tendent à influencer l’opinion en fonction de leurs propres préjugés.

Le conspirationnisme est généralement associé au développement des réseaux sociaux. C’est très partiellement vrai, mais c’est souvent une illusion d’optique: la plupart des « théories du complot » « sérieuses » que l’on évoque habituellement sont très antérieures aux médias modernes et aux réseaux sociaux. Internet n’est pas seulement un moyen de propager des fausses nouvelles, mais aussi un outil pour les neutraliser… à condition d’être bien utilisé! Avant 1990, 80% des Américains considéraient l’assassinat de Kennedy comme un complot, mais ils ne sont aujourd’hui que 60% . En fait, la majeure partie des théories complotistes circulent entre « convaincus ». L’émergence de théories alternatives a le plus souvent son origine dans la communication déficiente des autorités, qui, pour des raisons diverses, tentent de cacher leurs propres erreurs.

Merci à Jacques Baud de ses éclairages dont la suite sur ce même sujet est pour demain! Quant aux précédents entretiens, vous les trouverez ici 

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Entre complotisme et complot, quelle nuance? Sixième entretien avec Jacques BAUD

-Jacques BAUD, merci de clarifier encore un élément relatif au complotisme. Si celui-ci consiste à arranger l’énoncé de faits dans le but de contribuer à une stratégie d’influence, les vrais complots existent-ils?

Jacques BAUD: -Le problème essentiel est que les complotistes – et ceux qui prétendent les combattre – n’ont pas de rigueur pour définir le complotisme. Par exemple, Conspiracy Watch voit dans le fait de croire que « Dieu a créé l’homme et la Terre il y a moins de 10000 ans » comme une théorie complotiste ! A l’évidence, il s’agit d’une croyance, qui n’implique pas l’existence d’un « complot ». En fait, il s’agit de discréditer ceux qui – à tort ou à raison – ont une lecture littérale de la Bible. On trouve exactement le même phénomène avec d’autres sites qui prétendent faire du « fact-checking ». Cette absence de rigueur facilite la confusion entre des « suppositions » et la « réalité ».

Comme nous l’avons vu, la problématique de notre action dans la situation internationale actuelle est, qu’elle est dictée par des présomptions que l’on transforme en certitudes. On est « complotiste » lorsqu’on doute de la responsabilité de Vladimir Poutine dans l’empoisonnement de Serguei Skripal ou Alexeï Navalny, mais on ne l’est pas lorsqu’on affirme qu’ils été l‘objet d’un « complot » ourdi par le gouvernement russe…

Ce qui favorise l’élaboration de théories du complot est clairement l’absence de transparence. Celle-ci vient le plus souvent du fait « qu’on ne sait pas » et parfois parce qu’on ne peut ou ne veut pas communiquer sur un sujet. Ici, il faut également démonter un mythe répandu : les services de renseignement savent beaucoup moins que ce que l’on pense !

La faiblesse des théories du complot réside pratiquement toujours dans la réponse à la question : « A quelles fins ? » Il s’agit de comparer le gain qu’apporterait une « conspiration » par rapport au risque politique encouru au cas où elle serait éventée. En fait, le plus souvent, on constate que le « comploteur » aurait pu obtenir le même résultat plus facilement et à moindre coût.

Un exemple est la publication de la « vidéo intime » de Benjamin Griveaux, en février 2020. Immédiatement, on suggère que la Russie (et donc, Vladimir Poutine) est impliquée dans sa diffusion! Dans quel but ? Pas de réponse. A quelle fin la Russie, en délicatesse avec l’Europe, prendrait le risque de s’impliquer dans l’élection d’une mairie (même celle de Paris), pour nuire à un candidat dont la campagne électorale est navrante depuis son début et « vouée à l’échec » ? Toujours pas de réponse ! Avec des « on dit que… », un journaliste de LCI suggère même que Piotr Pavlensky – l’auteur de la fuite – bénéficiait d’une « forme de complaisance » de part de la police russe et serait une « personnage qui pratique une duplicité … » et suggère qu’il serait employé par le gouvernement russe ! Pourtant, Cédric O, secrétaire d’État au Numérique, affirme ne disposer d’ « aucune information qui laisse penser qu’il pourrait y avoir autre chose qu’un agissement personnel » et qu’il n’a « aucune preuve, ni aucun indice qui nous laisse penser que la Russie soit impliquée ». Donc : rien ! Mais personne n’a qualifié tous ces brillants journalistes de « complotistes » !

C’est pourquoi j’aime bien citer Michel Rocard : « Toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare. »

Cela dit, cela ne signifie pas que les « vrais » complots n’existent pas. Mais ils sont beaucoup plus « discrets » que ceux que l’on nous présente dans la presse. Ils sont le fait d’acteurs qui se sentent – à tort ou à raison – dos au mur et ne voient pas d’autre alternative pour agir, et qui sont prêts à prendre le risque pour des raisons existentielles. C’est (très probablement) le cas de l’assassinat de Kennedy, pour lequel je pense que la version officielle ne reflète pas la réalité et les indices existant. C’est pourquoi cela n’est certainement ni la mafia, ni la CIA, ni le haut commandement militaire américain, ni les Soviétiques, ni les Cubains…

L’influence a toujours existé et fait sans doute partie de la manière dont les humains interagissent. Le problème est que nous devons admettre que bien souvent, nous ne connaissons pas la vérité. Dès lors, chacun peut avoir des interprétations différentes d’un événement : de la plus compréhensive à la plus intransigeante. C’est légitime. Mais, dès lors que ces interprétations doivent se traduire par des décisions, je pense qu’une certaine retenue doit guider le décideur politique et ceux qui les conseillent.

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Comment se construit une théorie complotiste, cinquième entretien avec Jacques Baud

-Jacques BAUD, comment se construit une théorie complotiste?

Jacques BAUD: -L’élaboration d’une théorie complotiste fait appel à plusieurs techniques, dont les principales sont :
1. La suppression des informations qui pourraient contredire la théorie.
2. La construction d’une logique en partant de la conclusion.
3. La création ou l’exploitation d’une confusion sur l’objet même de la discussion.
4. En dernier ressort, l’attaque personnelle…

En reprenant ces différentes techniques :

1. La technique la plus courante est d’écarter toutes les hypothèses et informations qui pourraient infirmer la conclusion que l’on cherche à établir. Par exemple, concernant les armes chimiques en Syrie, on n’évoque que 3 incidents : la Ghouta (2013), Khan Sheykhoun (2017) et Douma (2018), afin d’affirmer que « l’opposition syrienne n’a pas les capacités de conduire une opération d’une telle ampleur avec des agents chimiques ». Pourtant, les Nations Unies ont recensé plus de 300 occurrences en Irak et en Syrie ; Bachar al Assad utiliserait-il donc ses armes en Irak ? Evidemment non. Mais on n’en parle pas, car il s’agissait d’attaques entre factions rivales ou contre des positions gouvernementales, contredisant l’idée que seul Bachar al-Assad disposait d’armes chimiques. D’ailleurs, comme on peut le lire dans mon livre, en 2012, le président Obama adresse sa « ligne rouge » au gouvernement syrien, mais aussi – ce que l’on ne dit jamais – aux « autres acteurs sur le terrain », car 10 mois avant l’attaque de la Ghouta, on avait des indications très claires que les rebelles islamistes avaient des armes chimiques, dont certaines provenant du dépôt de la base militaire de Darat Izza.

Dans les affaires Skripal et Navalny, on retrouve les mêmes procédés. Les articles de presse se multiplient pour qualifier Vladimir Poutine d’empoisonneur. Mais, objectivement, qu’en est-il ? Admettons qu’ils aient été empoisonnés. Dans les deux cas, les laboratoires occidentaux n’ont pas été en mesure de déterminer si le « novitchok » avait été produit en Russie. En fait, les impuretés dans ce type de toxique constituent une « signature » qui permet de déterminer son origine. Or, on sait qu’après la guerre froide, plusieurs pays occidentaux ont synthétisé du « novitchok » (entre autres, les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la Tchéquie), et que des échantillons ont été vendus à des organisations criminelles. Dans l’affaire Skripal, le laboratoire de Porton Down n’avait pas été en mesure d’affirmer que le poison avait été produit par la Russie, c’est pourquoi, après d’âpres discussions entre le directeur du laboratoire et le cabinet de la 1ere Ministre, Theresa May (et les autres gouvernements occidentaux par la suite) ont dû employer l’expression « toxique d’un type développé par la Russie ».

Dans l’affaire Navalny, le gouvernement allemand est dans la même situation et utilise le même artifice :

« A l’instigation de la Charité – Médecine Universitaire de Berlin, un laboratoire spécial de la Bundeswehr a réalisé un test toxicologique à partir d’échantillons d’Alexeï Navalny. Ainsi, la preuve sans équivoque d’un agent chimique neurotoxique du groupe Novitchok a été fournie. Alexeï Navalny avait été transporté de Russie à Berlin pour un traitement médical le 22 août avec des symptômes d’empoisonnement. »

C’est pourquoi, comme on le constate, le gouvernement allemand se garde bien d’affirmer que a) le Novitchok analysé a effectivement été produit en Russie et b) Navalny a été empoisonné par le gouvernement russe ; mais enjoint la Russie à fournir des explications. Ce qui n’excuse personne, mais n’autorise pas non plus à accuser Vladimir Poutine ! Car Navalny a égratigné de nombreux autres acteurs dans sa lutte contre la corruption, qui pourraient avoir eu l’intention de se venger ou de l’empêcher de nuire… En fait, les hypothèses sont suffisamment nombreuses pour faire douter de la sincérité des Occidentaux, d’autant plus que dans les deux affaires, ils ont refusé de partager leurs preuves et leurs éléments d’analyse avec la Russie. Le complotisme se construit autour des zones d’ombre…

On peut donc probablement reprocher au gouvernement russe de n’avoir pas investigué sérieusement ces cas, et on peut certainement lui reprocher de manquer de transparence sur ces affaires. Mais tirer la conclusion que la seule explication possible est que Navalny a été empoisonné par le gouvernement russe (lire : Vladimir Poutine) parce que a) il est le seul à avoir pu utiliser du Novitchok et b) cela aurait déjà été fait pour Skripal relève tout simplement du… conspirationnisme !

2. Une deuxième technique est de déterminer la conclusion d’un raisonnement, puis de rechercher des hypothèses en conservant celles qui lui correspondent et en rejetant celles qui ne correspondent pas : on crée ainsi une sorte de logique. Techniquement parlant, cette méthode peut fonctionner pour des situations simples, comme élucider un meurtre avec un nombre restreint de coupables possibles, par exemple. En revanche, pour les problèmes multidimensionnels que l’on voit en politique ou stratégie internationale, les chances de se tromper sont énormes.

Ainsi, pour l’affaire Skripal en 2018, le site Bellingcat est arrivé à « identifier » les auteurs de l’empoisonnement à Salisbury avec une succession d’approximations : on n’a pas cherché à savoir qui était Boshirov (un des deux Russes identifiés à Salisbury), mais on a cherché un individu avec un profil correspondant. On a commencé par définir un profil type d’un officier de renseignement militaire russe, puis cherché un personnage qui puisse y correspondre. On a choisi une unité militaire dans laquelle on pensait qu’un tel agent aurait pu être formé, puis on a cherché dans les médias (articles de presse, documents d’archives et autres) des mentions concernant des individus correspondant au profil établi, ce qui a conduit au colonel Tchepiga. Les photos publiées dans la presse de l’individu identifié à Salisbury (Boshirov) et l’ « agent » du GRU Tchepiga montrent effectivement une ressemblance. Mais elle n’est que superficielle : une analyse faciale plus poussée montre qu’il n’y a qu’une probabilité de 2,8% pour qu’il s’agisse de la même personne. En fait, avec cette même méthode, on aurait tout aussi bien pu trouver un coupable en France ou en Suisse ! De fait, une mission de ce type – en admettant même qu’elle ait été planifiée par le gouvernement russe – ne serait pas du ressort du GRU (qui n’a pas les compétences techniques et les réseaux pour le faire), mais par le Service de renseignement extérieur (SVR) qui dispose de réseaux clandestins un peu partout dans le monde (comme la CIA ou la DGSE). Le problème est que le SVR est très peu connu, c’est pourquoi on évoque le GRU (ou le FSB) pour attribuer des opérations clandestines (ingérence dans les élections, etc.), malgré le fait que ces deux services n’ont ni les ressources, ni les compétences, ni les agents pour le faire ! Donc on a cherché et trouvé un « agent du GRU » ! La même démarche aurait permis de trouver un « agent du SVR »… à condition – qu’à la différence des militaires – ce type d’agent soit sur les réseaux sociaux !

En fait, Bellingcat et Conspiracy Watch se réfèrent à la même démarche que celle utilisée par le Dr Barbara Hatch Rosenberg dans l’affaire de l’ « Amerithrax » (septembre-octobre 2001). Elle a établi le profil de l’auteur des attaques dans un document publié sur l’internet («Possible Portrait of the Anthrax Perpetrator ») en ayant déjà le suspect en tête. C’est ce qui a conduit le FBI à arrêter Steven Hatfill, qui sera déclaré innocent en 2008, après que le FBI a découvert qu’il n’y avait « pas la moindre étincelle de preuve indiquant que Hatfill avait quelque chose à voir » avec les attaques.

C’est également la raison pour laquelle la lutte contre le terrorisme stagne depuis des décennies : on tente d’expliquer le phénomène à travers nos propres préjugés, en créant des réalités artificielles. C’est ce que la France expérimente au quotidien dans le Sahel : elle tue des terroristes, mais n’affaiblit pas le terrorisme…

3. Une troisième technique est de comparer des informations/données de nature différente et jouer sur des différences de perception. Par exemple, lorsqu’on m’attribue l’affirmation qu’il y a cent fois moins de victimes au Darfour que ce qu’affirment les experts. C’est évidemment faux, et l’explication est en toutes lettres dans mon livre : je fais la distinction entre les victimes de la violence (massacres, assassinats et tueries diverses) et les victimes dues aux conséquences du conflit (maladies, malnutrition, famine, etc.). La première catégorie est assez claire : des photos ou des observations faites par des observateurs/militaires étrangers permettent d’avoir une idée assez précise de l’ampleur du problème. La seconde catégorie, en revanche est beaucoup plus floue, car il est très difficile – pour ne pas dire hasardeux – d’attribuer au conflit des situations sanitaires qui sont déjà naturellement précaires dans toute la région sahélienne. J’ai moi-même eu l’occasion de me pencher sur cette question avec des spécialistes de l’OMS au Darfour, et on ne parvient généralement à quantifier le phénomène qu’à partir de calculs et d’évaluations statistiques. En poste au Soudan en 2005-2006, nous avions dénombrés environ 2’500 morts de mort violente durant cette période. Un chiffre qui correspond à ce que l’on observe bon an mal an au Darfour. Or, durant la même des experts occidentaux ont dénombré 200’000 morts pour la même période. Pourtant, les activités humanitaires se sont déroulées normalement durant ces deux ans et la visibilité sur l’ensemble des victimes n’atteignait pas ce chiffre. En fait, on crée une confusion dans la définition de ces chiffres et la manière de les calculer pour les agréger et alimenter l’idée d’un génocide.

Que des militaires soudanais aient commis des crimes, c’est très probable ; mais affirmer que le gouvernement soudanais ait cherché à commettre un génocide au Darfour n’est qu’une construction intellectuelle. En fait, on est bien davantage sur une mauvaise gestion du conflit, que les pressions internationales n’ont pas contribué à améliorer.

4. Finalement, une quatrième arme des conspirationnistes est l’attaque personnelle contre ceux qui tenteraient de les contredire. Ces derniers appartiendraient aux Illuminati, aux Frères Musulmans, à l’extrême-gauche, à l’extrême-droite, s’exprimeraient « sur la télévision d’Etat russe », etc. C’est la manière moderne d’ostraciser des opinions et d’éviter les discussions sur la substance des choses.

Le problème de qualifier de « complotisme » les opinions divergentes est de rétrécir notre champ de vision. On tend ainsi à créer une dystopie qui influence négativement notre manière d’agir. Par exemple, si l’on avait dit, en septembre 2014, qu’intervenir militairement en Irak pourrait déclencher des actes terroristes en France, aurait-on agi de la même manière ? N’aurait-on pas entouré cet engagement de mesures de protection plus sérieuses en métropole ? De même, si on avait décrypté avec plus de sensibilité le mécanisme des violences à la suite de la publication des caricatures en 2005-2006, n’aurait-on pas suivi l’exemple de la Norvège et mieux « emballé » leur publication par Charlie Hebdo ? Le fait d’expliquer le terrorisme comme une fatalité liée à une volonté de conquête de l’Occident ou à la destruction de nos valeurs a pour conséquence que nous ne remettons pas en question la manière dont nous agissons. C’est pourquoi le chapitre « Charlie Hebdo » n’est manifestement pas clos, et c’est pourquoi le terrorisme n’a fait qu’augmenter ces 30 dernières années. C’est exactement l’objet de mon livre. Il serait bon que certains sortent de leurs schémas intellectuels et de leurs préjugés car ce sont eux qui créent les catastrophes.

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A propos de complotisme, suite des entretiens avec Jacques BAUD

-Jacques BAUD, dans nos trois précédents entretiens, il a été brièvement question de complotisme et de conspirationnisme. Or ces termes sont devenus un outil pour lutter contre la liberté d’expression. Comment définiriez-vous le complotisme?

Jacques BAUD: -En fait, le « complotisme » est devenu un anathème que l’on utilise sans en comprendre le sens, au contenu flou, qui permet simplement de rejeter les informations qui déplaisent. C’est devenu une manière de « blasphémer » contre un discours officiel. Or, c’est un concept bien défini, que j’essaie d’ailleurs d’expliquer dans mon ouvrage.

Les principaux critères, qui permettent de déterminer le caractère « complotiste » d’une théorie reposent sur une action coordonnée:
– En fonction d’une stratégie ou d’un calcul machiavélique en vue d’un objectif défini, qui peut être répréhensible;
– Par une institution, une élite, un petit groupe ou une minorité ;
– De manière furtive ou clandestine.

Tout comme le terrorisme, le complotisme (ou conspirationnisme) n’est pas une doctrine, c’est une méthode. Elle est basée sur l’affirmation que des événements sont le résultat de complots ou, plus largement, qu’ils sont le résultat d’une démarche volontaire ou l’expression d’une logique. Elle aboutit à attribuer une cause unique à des faits avérés.

Le complotisme peut comprendre des « fake news » ou « fausses informations », mais d’une manière générale, il s’en distingue en ce qu’il utilise souvent des informations qui sont vraies : c’est alors le lien établi entre elles qui est souvent faux.

Par exemple, on affirme volontiers qu’une des causes principales du mécontentement en Belarus est « la gestion désastreuse de la pandémie par un président ouvertement corona-sceptique ». Que le président soit « corona-sceptique » semble assez évident, mais qu’il ait géré l’épidémie de manière désastreuse est un mensonge. En effet, un simple examen des chiffres montre que le Belarus avait – au moment de cette affirmation, le 22 juillet – une mortalité 4x inférieure à celle de la Suisse et une létalité par cas confirmé (CFR) 6,25x inférieure à celle de la Suisse. Or, selon l’OMS, le CFR est un indicateur pour évaluer la mise en œuvre des mesures de santé publique : au 20 septembre, avec un CFR de 1%, le Belarus fait 3,6x mieux que la Suisse et 7,1x mieux que la France ! L’accusation est donc fausse et l’objet d’une construction de type complotiste : on associe les fanfaronnades (avérées) du président Loukachenko (vodka comme remède, etc.) à l’affirmation (fausse) d’une « gestion désastreuse » pour créer une logique (artificielle) qui légitime la contestation au Belarus.

Malgré qu’elle ne soit pas démontrée par les faits, cette accusation de « gestion désastreuse » a circulé dans presque tous les  médias qui soutiennent la politique de Donald Trump. Les médias plus factuels ont exprimé plus de circonspection.

Merci d’avoir abordé la problématique biélorusse. Dans le prochaine partie de notre entretien, nous examinerons les techniques utilisées par le complotisme, avec des cas concrets.

 

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Jacques BAUD réagit à la critique de son livre par Pascal BONIFACE

-Jacques Baud, après avoir suivi la vidéo que Pascal BONIFACE a postée sur Youtube et qui est consacrée à son appréciation de votre livre « Gouverner par les FAKE NEWS », j’ai souhaité avoir votre réaction. Vous avec bien voulu accepter d’en faire part et je vous en remercie.

Jacques BAUD: -En fait, je doute un peu de sa sincérité lorsqu’il affirme avoir lu l’ouvrage. Il n’y a pas un point de juste dans sa critique : il ajoute des éléments qui n’y sont pas, conteste les aveux de l’ex-directeur de la CIA, m’attribue des intentions que je n’ai pas, et n’a manifestement pas compris la finalité de l’ouvrage – pourtant décrite en toutes lettres –, pour finalement le trouver « trop systématique » !

Or, c’est précisément le manque de systématique dans notre manière de traiter l’information, que je critique dans cet ouvrage. En reprenant point par point :

  • Il affirme que la thèse de mon ouvrage est que « les gouvernements occidentaux font des fausses informations pour justifier leurs interventions ». C’est faux ! En fait, la thèse du livre est écrite en toutes lettres dans l’introduction et postule que les décisions occidentales sont le plus souvent basées sur des informations partielles, partiales, souvent erronées et très souvent invérifiées. D’ailleurs l’exemple qu’il donne de la guerre en Irak ne se trouve pas dans mon livre, car ce n’est pas le propos. Je n’affirme pas que les gouvernements créent de vrais mensonges, mais qu’ils utilisent de fausses vérités.
  • Il conteste l’affirmation selon laquelle les Soviétiques sont entrés en Afghanistan à cause de l’action des Etats-Unis. Mais comme je l’écris dans le livre, cette affirmation ne vient pas de moi, mais de l’ancien directeur de la CIA Robert Gates, qui l’écrit dans ses mémoires. En fait, les Soviétiques ne voulaient pas intervenir en Afghanistan et avaient résisté aux demandes répétées du gouvernement afghan de l’aider à stabiliser la situation. La décision américaine déstabiliser le gouvernement afghan dès le début 1979, en soutenant clandestinement la rébellion islamiste (Moudjahidin) a eu pour conséquence de stimuler un terrorisme qui commençait à déborder dans les républiques du sud de l’URSS. Je me rappelle d’ailleurs que nous avions de très nombreux messages – alors SECRET – qui faisaient état d’un terrorisme islamiste, dans les districts militaires du Nord Caucase et du Turkestan. C’est probablement ce qui a incité les Soviétiques à finalement intervenir. Il s’agissait bien sûr de soutenir le régime en place (bien qu’ils aient éliminé le président Amin) mais aussi (et peut être, surtout) de protéger leur frontière Sud. Ce qui explique que parmi les premières troupes terrestres engagées en Afghanistan on trouvait les troupes de gardes-frontières du KGB. L’affirmation de Robert Gates sera plus tard confirmée par les déclaration de l’ancien conseiller à la Sécurité Nationale Zbigniew Brezinski.
  • Quant au Liban, il conteste mes doutes sur le lien automatique que l’on fait aujourd’hui entre le Hezbollah et les attentats de Beyrouth contre les contingents français et américains, en octobre 1983. Pourtant, alors membre des « services », je me rappelle très bien que personne n’était en mesure de dire qui avait perpétré ou commandité les attentats. On a tenté d’expliquer par la suite qu’il s’agissait d’une vengeance de l’Iran pour le soutien apporté par la France et les Etats-Unis à l’Irak dans le Golfe. Mais en fait, on n’en sait rien et cela n’est qu’une hypothèse. On notera que le contingent italien (alors déployé entre les deux autres) n’a pas été visé. Pourtant l’Italie apportait elle aussi un soutien à l’Irak, notamment en lui fournissant des mines (qui ont fait tant de dégâts parmi les fantassins iraniens) et contribuait à la construction de la capacité nucléaire irakienne. Donc l’hypothèse de la vengeance iranienne n’est pas très cohérente. L’hypothèse la plus probable, est que des milices (chiites ?) ont voulu se venger ou pousser les contingents français et américains à cesser de participer aux opérations aux côtés de milices pro-gouvernementales. De fait, en s’associant avec des acteurs locaux, ces contingents n’étaient plus considérés comme des forces d’interposition, mais étaient devenus des parties au conflit. C’était clairement une erreur de stratégie de la France et des États-Unis (pour des raisons différentes). Mais il est évidemment difficile d’accepter que les attentats auraient résulté d’une erreur de stratégie !
  • Notons que les attentats ont été revendiqués par le Mouvement de la Révolution Islamique Libre (MRIL), une organisation inconnue, qu’on n’a jamais pu associer formellement au Hezbollah. De plus, comme je l’écris dans le livre, Caspar Weinberger, secrétaire à la Défense en 1983, déclarera en 2001 qu’on ne savait toujours pas qui étaient les auteurs des attentats!
  • Quant au fait que le Hezbollah existait déjà en avant 1985, c’est une pure spéculation : aucun document officiel ou publication spécialisée entre 1982 et 1985 (date de sa création officielle) ne le mentionnait. D’ailleurs, même les Américains – si rapides à désigner des groupes comme terroristes – n’ont porté le Hezbollah sur leur liste des organisations terroristes qu’en août 1997.
  • On notera par ailleurs, que le gouvernement français n’a considéré la branche armée du Hezbollah comme mouvement terroriste qu’en 2013, soit 30 ans plus tard ! Dans des circonstances d’ailleurs très discutables ! La décision a été prises après l’attentat de Burgas (Bulgarie) en 2013, où les Israéliens prétendaient que le Hezbollah en était l’auteur. Or il s’est avéré plus tard, que le procureur bulgare qui instruisait l’affaire a finalement retiré le Hezbollah de l’acte d’accusation, car aucun élément n’incriminait le Hezbollah dans cet attentat. Pourtant ni la France, ni l’Union Européenne ne sont revenues sur leurs décisions. Ce qui souligne ma thèse que des décisions importantes sont prises sur des informations erronées ou inexactes.
  • Pascal Boniface suggère que je réfute le fait que Bachar al-Assad soit un criminel de guerre. C’est tout simplement faux et cela ne figure nulle part dans mon ouvrage. En revanche, je conteste l’affirmation selon laquelle il chercherait à éliminer son propre peuple (ce qui n’a aucun sens) ainsi que la qualité et l’origine des informations et des chiffres qu’on avance pour affirmer et justifier cette accusation, et qui proviennent exclusivement de l’opposition (y compris pour les organisations internationales).
  • Quant à l’usage d’armes chimiques en Syrie, Pascal Boniface prétend que je cherche à nier que Bachar al-Assad les ait utilisées. C’est inexact. Je constate simplement – et décris en détail – qu’en août 2013, Obama ne s’est pas joint à Hollande, parce que son service de renseignement militaire (la Defense Intelligence Agency – DIA) avait des informations convaincantes que l’emploi d’armes chimiques à la Ghouta n’était probablement pas le fait du gouvernement, mais plutôt des rebelles. Concernant les deux incidents de Khan Sheykhoun (2017) et Douma (2018), le lecteur pourra constater que je conclus qu’on n’en sait rien… ce qui n’a pas empêché les Occidentaux de frapper la Syrie, avant même que des commissions d’enquête aient fait leur travail.
  • Je relève également dans mon livre qu’en avril 2017, soit deux jours après l’incident de Khan Sheykhoun, Pascal Boniface affirmait sur France 5, qu’il n’y avait « aucun doute » que Bachar al-Assad y avait utilisé des armes chimiques. Mais c’était probablement faux, puisque le président Emmanuel Macron, 10 mois plus tard, en février 2018, déclarait que « nous n’avons pas de manière établie par nos services la preuve que des armes chimiques proscrites par les traités ont été utilisées contre les populations civiles ». A la même époque, le général Matthis, alors secrétaire à la Défense américain, déclarait lui aussi que les services américains n’avaient aucune preuve de l’usage d’armes chimiques par l’armée syrienne en 2013 et 2017. Deux mois plus tard, après l’incident de Douma en avril 2018, Emmanuel Macron affirme détenir des preuves de l’utilisation d’armes chimiques, mais le même jour, le général Matthis affirme que les services américains sont toujours à la recherche de ces preuves….

Pour chaque point qu’il évoque dans sa vidéo, Pascal Boniface nie les affirmations d’acteurs de première main ou crée des certitudes à partir d’hypothèses. Je ne voudrais pas utiliser les mots « négationnisme » ou « complotisme » (car il n’a certainement pas d’intention politique ici), mais techniquement, il s’agit du même phénomène. C’est exactement ce que je dénonce dans mon ouvrage.

En fait, il n’a pas compris l’essence de l’ouvrage : contrairement à ce qu’il suggère, je ne dis pas qu’il faut douter de ce disent les gouvernements, mais des éléments qu’ils utilisent pour décider. Car en créant des certitudes à partir de suppositions et réarrangeant les faits, nous poussons nos gouvernements vers des décisions inappropriées et des interventions contraires au droit international aux conséquences imprévisibles.

A la différence d’un chercheur, l’analyste de renseignement produit des documents sur lesquels seront fondées des décisions. Ainsi, un chercheur comme M. Boniface peut se permettre de travailler sur des hypothèses sur la base d’intuitions, de présomptions ou de suppositions, c’est légitime, c’est son travail et c’est utile. Mais pour l’analyste de renseignement, le travail commence là où se termine celui du chercheur : il doit étayer son produit par des faits.

Or, paradoxalement, les faits sont une denrée rare. Les recueillir est un problème majeur dans des conflits complexes, avec des acteurs très différents, aux structures changeantes et quasi-impénétrables parce que très petites. Or, pour différentes raisons, les services de renseignement ont beaucoup moins d’agents sur le terrain qu’on ne l’imagine. C’est d’ailleurs la même chose pour la presse : pour faire des économies, on préfère avoir des « correspondants » qui glanent des informations, le plus souvent dans les rangs de l’opposition. Il en résulte que notre image du conflit n’est restituée qu’à travers un seul prisme : elle est donc partielle, mais – surtout – souvent partiale.

L’absence de faits ou de transparence sur les faits est la porte ouverte au complotisme. Techniquement, le complotisme est le fait de combler les manque d’informations en « réassemblant » les faits en fonction d’une logique et d’objectifs arbitraires. La création d’un « califat mondial » par les islamistes, la « domination du monde » par les juifs, l’élimination du peuple syrien par Bachar al-Assad, etc. sont typiquement des objectifs qui ont été imaginés par quelques obscurs chercheurs, qui ne sont confirmés par aucun élément concret, mais tendent à influencer des individus et des gouvernements.

Mon livre va exactement à l’opposé : il montre ce que l’on sait, ce que l’on ne sait pas, et ce que l’on sait mais ne veut pas voir. Il n’a pas pour objectif de blanchir ou disculper X ou Y, mais de montrer que les décisions de nos gouvernements sont trop souvent basées sur des informations très fragiles et très discutables. La crise du CoViD-19 n’échappe d’ailleurs pas au phénomène, même si elle ne fait pas l’objet du livre.

J’ai donc construit mon livre comme le fait un professionnel du renseignement et un lecteur averti pourra noter que le livre privilégie les sources officielles et de première main, en écartant toutes les informations provenant de sources liées à des extrêmes politiques ou complotistes.

Mon livre est en fait un plaidoyer pour un meilleur usage des services de renseignement, que les décideurs ignorent trop souvent pour prendre des décisions guidées par l’émotion. Car pour moi, déclarer qu’il n’y a aucun doute, alors qu’on ne connait pas l’état de la situation est non seulement intellectuellement malhonnête, mais aussi dangereusement excessif. Les présomptions qui deviennent certitudes engendrent des décisions qui nous conduisent souvent à agir au mépris du droit international, à pratiquer la torture, à frapper des populations civiles de manières disproportionnée, comme l’ont d’ailleurs dénoncé certains militaires français déployés en Syrie. En 2019, les Nations Unies ont observé qu’en Afghanistan les militaires internationaux tuaient plus de civils que ne le font les djihadistes ! On marche sur la tête !

Il est important de ne pas confondre nos sentiments, nos sympathies ou antipathies de citoyen avec les éléments de décision d’un gouvernement. Quoiqu’on pense d’un régime, l’émotion est rarement une solution. Si vraiment on voulait un changement de régime en Iran ou au Venezuela, il suffirait de lever toutes nos sanctions, car ce sont elles qui permettent à ces régimes d’entretenir une cohésion derrière eux. En Afghanistan, mon chauffeur (pachtoune), à la question de savoir ce qu’il pensait des Taliban, me répondait : « Nous n’aimons pas les Taliban, mais s’il faut choisir entre eux et les Occidentaux, nous les choisirons eux ! » Tout est dit.

Notre manière émotionnelle de traiter les crises ne résout rien. Mon expérience montre que dans les nombreux conflits dans lesquels j’ai été témoin, on aurait pu sauver des milliers de vies si on avait eu un doute avant d’agir.

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Terrorisme, complotisme, conspirationnisme, suite de l’entretien avec Jacques BAUD

-Jacques Baud, notre précédent entretien se terminait pas une remarque de votre part,  selon laquelle vos « détracteurs sont eux-mêmes des promoteurs de fausses informations et de conspirations » … Pourriez-vous nous en dire davantage à cet égard?

Jacques Baud: -Permettez-moi de vous répondre par un détour. Le point de départ de mon livre est le constat que notre lecture du terrorisme ne permet pas d’en venir à bout. En réalité, cette lecture est brouillée par toute une série de théories qui cherchent à offrir une image de la question, souvent à des fins politiques. On avance évidemment l’exemple du « 9/11 », dont les zones d’ombre ont permis à de nombreuses théories complotistes de fleurir. On combat – avec raison – celles qui impliquent un complot juif ou de la CIA, mais on accepte volontiers l’idée d’un « terrorisme mondialisé (…) où le djihadisme rongeant les bases de nos sociétés ouvertes et démocratiques, des assassins qui haïssent nos libertés et qui veut nous contraindre à changer notre manière de vivre et d’envisager l’avenir ».

Dans un « documentaire » intitulé « Complotisme, les alibis de la terreur », impliquant l’un des fondateurs de Conspiracy Watch et diffusé sur France 3 en 2017, Jacob Rogozinski va même plus loin en affirmant que les djihadistes cherchent à créer « un califat mondial, qui va s’emparer de Rome, qui va s’emparer de l’Europe, qui vaincra l’Amérique, qui établira un réseau mondial de vrais croyants, unis derrière un pouvoir souverain absolu ». Cette théorie, se base sur de nombreux écrits devenus très populaires en France ces dernières années, dont les plus fréquemment cités sont Eurabia de Bat Ye’or et   La Conquête de l’Occident  de Sylvain Besson, qui décrivent un projet des Frères Musulmans pour conquérir le monde chrétien, une idée reprise par le journaliste Mohammed Sifaoui dans son livre Taqiyya !

Or, que certains musulmans aient ou aient eu l’idée de conquérir le monde est très probable : on trouve exactement le phénomène symétrique en Occident. Mais en faire une doctrine relève purement et simplement du… complotisme. Le complotisme ou conspirationnisme est l’assemblage de faits (parfois vrais) et d’en occulter d’autres, afin de créer une cohérence artificielle au service d’un projet ou d’un objectif. C’est exactement ce que l’on fait avec la menace islamiste, que la forte présence musulmane en Europe alimente très opportunément.

Depuis des années, certains tentent d’associer des groupes palestiniens (comme le Hamas) au djihad global, afin de pouvoir lui appliquer la même intransigeance. Dans ce contexte, les Frères Musulmans sont devenus une cible commode : ils forment à peu près la seule structure islamique identifiable, que l’on pourrait associer à une action révolutionnaire. C’est pourquoi on lui attribue l’ambition de vouloir conquérir le monde.

Le problème est que cette idée de « conquête de l’Occident » alimente l’extrême-droite radicale et les conspirationnistes de tous bords. D’ailleurs, ironiquement, en 2014, Mattias Gardell, chercheur à l’Université d’Uppsala (Suède), publie un article dans la très sérieuse revue « Terrorism and Political Violence » où il constate qu’Anders Breivik (auteur du massacre d’Utoya en 2011), s’était inspiré « des travaux du théoricien du complot franco-suisse Sylvain Besson » (sic). Ennuyeux !…

En fait, cette apparente « conquête de l’Occident » ne résulte pas d’une machination islamique, mais de politiques d’immigration incohérentes, initiées dans les années 60-70 pour répondre à un besoin de main d’œuvre peu qualifiée. Mal gérée, souvent abandonnée, cette immigration s’est souvent réfugiée dans la petite criminalité et parfois dans le terrorisme.

Le terrorisme est une technique de combat qui cherche à atteindre un objectif stratégique par une action tactique. C’est un mode d’action – et non une doctrine – qui peut être utilisé aux fins les plus diverses (résistance à une occupation, mouvements révolutionnaires, libérations de prisonniers, etc.) Mais il y a toujours un objectif à atteindre, c’est pourquoi les terroristes revendiquent leur action : pour exposer cet objectif. Cela devrait nous servir pour comprendre ce qu’ils veulent et ajuster nos stratégies. Mais nous ne le faisons pas !

Le terrorisme djihadiste actuel est très simple : il s’agit de pousser les populations occidentales à exiger le retrait de leurs forces déployées au Proche- et Moyen-Orient. Je n’invente rien : l’Etat Islamique l’a expliqué à maintes reprises dans des vidéos et dans ses écrits doctrinaux, mais ces explications ne sont jamais présentées dans les médias. On préfère laisser croire l’idée d’un « califat mondial », même si c’est au prix de massacres comme à Christchurch ou à Utoya.

En fait, le modèle des djihadistes est l’attentat de Madrid en mars 2004, qui avait conduit au retrait des troupes espagnoles d’Irak. Mais cette stratégie ne peut avoir une chance de fonctionner que dans des pays où les gouvernements sont peu populaires ou dont les populations sont majoritairement opposées aux interventions, comme en Espagne en 2004, en Grande-Bretagne en 2005, en France en 2015-2017 et en Belgique en 2016. C’est pourquoi la France a été frappée en priorité, alors que son rôle en Irak et en Syrie est modeste (environ 6-9% des frappes de la Coalition).

Notre obsession à voir le terrorisme comme une tentative de détruire nos sociétés est absurde. Il en est ainsi des attentats de janvier 2015, dont le procès se déroule à Paris. On y voit une tentative de s’attaquer à nos libertés, etc. C’est un peu simple…

En 2006, en pleine crise des caricatures en Europe, des menaces d’attentats ont été diffusées dans la presse locale contre le personnel de la Mission des Nations Unies au Soudan (MINUS). J’étais alors chef du renseignement (JMAC) et j’ai été chargé par le Représentant Spécial du Secrétaire-général d’évaluer la menace sur la mission et ses personnels. Une réunion discrète a donc été arrangée avec des représentants de groupes islamistes soudanais – proches de la mouvance djihadiste. A mon arrivée, le « chef » des islamistes fait une remarque ironique sur les Chrétiens. Je lui dis alors : « Fais attention, parce que toi et moi avons le même Dieu ! ». Il me répond par un grand sourire et me dit : « C’est vrai assieds-toi et parlons ! ». La réunion s’est déroulée dans une grande sérénité et notre interlocuteur nous confie alors : « Nous savons que vos pays sont démocratiques, et nous ne contestons pas votre droit de publier ce que vous voulez ; mais lorsque vous voyez que cela nous blesse, pourquoi ne le reconnaissez-vous pas ? » À aucun moment il n’évoque la liberté d’expression et de la presse : toute la discussion tourne autour du respect et du vivre ensemble. À la question de savoir si la MINUS devait s’attendre à des actes de violence – qui était l’objet de la réunion – notre interlocuteur nous répond : « Nous avons parlé, il n’y aura pas de violence ! » Ils tiendront parole : aucune violence, ni verbale, ni physique ne sera exercée contre la MINUS en relation avec les caricatures…

Le problème est que la publication de ces caricatures par Charlie Hebdo en février 2006 est intervenue après que des incidents dans le monde avaient déjà fait environ 150 morts. C’est pourquoi Jacques Chirac l’avait qualifiée de provocation. Charlie Hebdo avait en tête le maintien de la liberté de la presse et le droit au blasphème, mais ce n’était pas vraiment le problème : les violences n’ont concerné pratiquement que le Danemark, qui avait refusé tout dialogue sur la question, mais pas la Norvège. Celle-ci a présenté des excuses officielles, non pour la publication elle-même – la liberté de la presse est même soulignée – mais pour l’offense qu’elle aurait pu constituer pour certains. En substance, c’est exactement ce que cet islamiste m’avait dit dans la banlieue de Khartoum.

Aveuglé par son idéologie, Charlie Hebdo n’a pu ou pas cherché à comprendre la vraie nature de l’enjeu. Comme toujours, nous parlons volontiers de société multiculturelle, mais nous refusons de comprendre les sensibilités des cultures auxquelles nous voulons nous associer. En février 2006, il ne s’agissait pas de renoncer à la liberté de presse ou d’expression, mais simplement d’expliquer et « d’emballer » cette publication… et non de jeter nos principes à la figure des musulmans.

En janvier 2015, les attentats n’avaient qu’un rapport indirect avec cette publication. En fait, pour répondre aux frappes françaises en Irak, les djihadistes n’ont pas voulu frapper de manière aveugle dans un lieu public ; au lieu de cela, ils ont « minutieusement choisi » (selon leurs termes) ceux qui – à leurs yeux – étaient les « plus coupables » : Charlie Hebdo et un magasin juif (à cause de la situation en Palestine). Tout cela n’est pas inventé : les djihadistes nous l’on expliqué en long en large et en travers dans leurs publications. Il suffit de lire pour comprendre. Le problème est que ces textes sont considérés comme de la propagande et, en France, leur simple détention pouvait être punie pénalement ! Il devient donc difficile de comprendre la logique terroriste. Avec un groupe de travail de l’OTAN en 2005-2006, nous avions fait une étude de la personnalité des terroristes et avons découvert que leur niveau d’intelligence moyen surpassait celui des forces de sécurité. Une étude qui a été confirmée récemment par les services britanniques. Donc imaginer que les terroristes pensent « détruire nos valeurs » et nos « libertés » avec quelques attentats est presque puéril.

La mesure la plus efficace pour lutter contre le terrorisme est de cesser d’aller bombarder des pays qui nous rien demandé…

Le terrorisme ne résulte donc ni d’un complot juif, ni de complots de la CIA, ni d’une volonté de conquête islamiste, ni d’obscurs projets des Frères Musulmans. Le terrorisme est tout simplement le résultat d’une asymétrie entre la détermination (des terroristes) et la sottise (des Occidentaux). Mon livre vise simplement à « démonter » des théories fallacieuses qui obscurcissent notre vision, limitent notre champ d’action à l’emploi de la force et nous empêchent de traiter efficacement la question du terrorisme. Je suis donc forcé de constater que ceux qui me dénigrent sont exactement les mêmes que ceux qui professent des théories très incertaines construites comme du… complotisme, dont le principal effet est de nous empêcher de comprendre le problème et de le résoudre…