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La fausse bannière et le « Russiagate », suite des entretiens avec Jacques Baud

-Dans notre précédent entretien, Jacques Baud, vous nous avez rappelé d’où la « fausse bannière »  tire son origine. Vous avez également cité des exemples fort éloquents d’opérations menées sous fausse bannière.  Qu’en et-il, selon vous, des cyberattaques dont il paraît si délicat de savoir d’où elles proviennent et ce qu’elles visent?

Jacques BAUD: -La forme moderne de la « fausse bannière » est l’exploitation des cyberattaques, dont l’attribution ne peut jamais être affirmée avec certitude. Ces dernières années, de telles attaques ont été attribuées à la Russie, à la Chine ou à l’Iran sans que l’on n’ait pu définir précisément la raison de les mener. En fait, c’est devenu un prétexte pratique pour les pays occidentaux, de pointer du doigt leurs ennemis et prendre des mesures contre eux. 

L’archétype de ce type de problème apparait en 2007 : après que les autorités estoniennes ont entrepris de déplacer un monument dédié aux combattants soviétiques contre l’Allemagne nazie, le pays est complètement paralysé par une attaque informatique sans précédent. Les Occidentaux accusent immédiatement le gouvernement russe, affirmant que même s’il n’est pas impliqué directement, l’action n’aurait pas pu avoir lieu sans son approbation ! C’est de la désinformation.

En réalité, la responsabilité du gouvernement russe est très loin d’être démontrée : sur les 3 700 adresses IP qui ont déclenché l’attaque, 2 900 étaient russes, 200 ukrainiennes, 130 lettones et 95 allemandes. Un expert de la firme de sécurité informatique finlandaise F-Secure affirme :

En pratique, il n’y a qu’une seule adresse IP qui mène à un ordinateur gouvernemental. Il est bien sûr possible qu’une attaque ait également été lancée à partir de là, mais la personne impliquée peut être n’importe qui, du concierge d’un ministère à plus haut.

Donc, on accuse sans savoir : strictement rien ne démontre une implication des autorités russes et tout indique qu’il s’agit d’une action de la société civile, révoltée par la politique estonienne vis-à-vis de la minorité russophone. D’ailleurs, en janvier 2008, c’est un jeune Estonien russophone qui est arrêté et condamné pour cette attaque… Mais on continuera à accuser la Russie…

-Tout comme on l’a accusée d’ingérence dans l’élection américaine en 2016, pour ne citer que ce cas…

Jacques BAUD: -En 2016, l’ingérence de la Russie dans l’élection américaine est invoquée… En fait, c’est une histoire très technique, qui combine l’élection de Trump, les « magouilles » du parti Démocrate pour éliminer Bernie Sanders de la primaire du parti, et la fuite de courriels classifiés qu’Hillary Clinton avait envoyé sur un serveur privé afin d’échapper au contrôle parlementaire. Chacun de ces sujets mérite un développement séparé et je renvoie les lecteurs à mon livre « Gouverner par les Fake News » qui explique tous les tenants et aboutissant de l’histoire. 

Le fond de l’affaire était de délégitimer la victoire de Donald Trump, que personne n’avait anticipée. En fait, comme à leur habitude, nos médias avaient analysé la campagne en fonction de leurs professions de foi et non des faits : la préférence du peuple américain était inconcevable… à moins d’avoir été soutenue par l’étranger ! Avec le recul et en dépit du désastre de la crise de la CoViD, l’écart très étroit entre Trump et Biden en 2020 montre que le soutien populaire pour Trump était bien là en 2016 et qu’il n’avait pas besoin d’aide extérieure. D’ailleurs, les comptes de la campagne de 2016 et de 2020 montrent que les Démocrates qui ont dû déployer plus de ressources pour convaincre leur électorat. Mais les complotistes ont la dent dure…

-A qui attribue-t-on précisément cette « ingérence russe »?

Jacques BAUD: -On attribue l’ « ingérence russe » à l’Internet Research Agency (IRA), qui serait une « ferme à trolls » associée au Kremlin. Les Occidentaux pointent du doigt les entités « APT 28 (FANCY BEAR) » et « APT 29 (COZY BEAR ou GRIZZLY STEPPE) », que l’on prétend affiliées respectivement au GRU (renseignement militaire russe) et au FSB (service de sécurité russe). Ces désignations sont en fait totalement arbitraires et se basent simplement sur la signature des méthodes  de hacking utilisées. Quant à leur affiliation aux services russes, elle est aussi totalement fantaisiste, d’ailleurs aujourd’hui, constatant que ces affiliations n’avaient aucun sens, on les attribue au SVR (renseignements extérieurs russes). Ce qui démontre qu’il ne s’agit pas de constatations, mais d’hypothèses basées sur des professions de foi.   

Quant à l’ingérence elle-même, pour résumer, selon Facebook, des « Russes » auraient dépensé 100 000 dollars pour environ 3 517 publicités entre juin 2015 et mai 2017. Selon l’université d’Oxford, ce montant s’élèverait à 73 711 dollars ; dont seulement 46 000 dollars avant l’élection. Google a trouvé que des « agents » ont acheté des publicités pour 4 700 dollars en « utilisant des comptes soupçonnés d’être liés au gouvernement russe » ; ainsi que pour 53 000 dollars d’annonces à vocation politique dont les paiements ramènent à la Russie, mais dont « on ne sait pas s’ils étaient liés au gouvernement russe », y compris 7 000 dollars pour promouvoir un documentaire contre Donald J. Trump, et 36 000 dollars pour demander si le président Barack Obama devait démissionner, ainsi que des annonces qui promouvaient le message d’Obama.

Un rapport commandité par la Commission sénatoriale du Renseignement (SSCI) constate que seuls 11 % des « posts » attribués aux « Russes » avaient un contenu politique, dont 33 % seulement ont déclenché une action associée (« engagements »). Les « posts » qui nomment Clinton ou Trump ne représentent que 6 % des tweets, 18 % des posts sur Instagram et 7 % des posts sur Facebook. Ainsi, non seulement la majeure partie des publicités n’avaient pas de caractère politique, mais seulement 277 ont touché les États-clés, déterminants pour la victoire de Trump.

Selon Facebook, environ 10 millions de personnes auraient vu au moins une des publicités payées par des Russes, dont 44 % avant les élections, et 56 % après, tandis qu’environ 25 % étaient destinées à des profils particuliers et n’ont jamais été vues par personne.

Le 6 janvier 2017, un rapport est publié par l’Office du Directeur du Renseignement National (ODNI) sur les tentatives d’ingérence supposées de la Russie, qui suit l’audition des représentants de certaines agences. Le journal Libération affirme :

Auditionnées ce jeudi au Sénat, les 17 agences d’espionnage estiment que « seuls les plus hauts responsables russes ont pu autoriser les vols et publications de données liées à l’élection ».

Laissant ainsi croire que l’ensemble des services de renseignement approuvent les conclusions du rapport. BFMTV va plus loin en affirmant que « l’implication de Poutine est confirmée », changée plus tard en « l’implication des Russes dans l’élection confirmée ». En réalité ces médias mentent. En juin 2017, le New York Times accuse Trump de…

refuser encore de reconnaître un fait essentiel sur lequel se sont accordées 17 agences de renseignement américaines et qu’il supervise désormais : la Russie a orchestré les attaques et l’a fait pour l’aider à se faire élire.

Mais quatre jours plus tard, la rédaction corrige l’article en précisant que seules quatre agences ont soutenu l’accusation contre la Russie : l’ODNI, la CIA, le FBI et la NSA. Or, même parmi celles-ci il n’y a pas unanimité : si la CIA et le FBI ont une « haute confiance » dans l’implication de la Russie, la NSA (la seule agence capable de scruter le cyberespace), n’en a qu’une « confiance modérée ».

En 2020, un rapport secret des services de renseignement américains constatent que John Brennan, Directeur de la CIA, a fait comme Donald Rumsfeld en 2002, en faisant rédiger le rapport par des analystes choisis au sein de quelques agences de renseignements. On a délibérément écarté les services plus « réservés » sur la question, comme l’Agence de renseignement militaire (DIA), et les analystes qui estimaient que « Moscou préférait Clinton parce qu’elle travaillerait avec ses cadres, alors que l’on craignait que Trump ne soit trop imprévisible ». En clair : les accusations contre la Russie sont purement spéculatives. Et cependant, notre presse les relatera…

Le 18 janvier, Barak Obama lui-même avoue que le rapport est « peu concluant » sur la question du hacking et de la manière dont WikiLeaks a eu accès aux e-mails du Parti démocrate. Mais ici encore, les médias mainstream complotistes ne relèveront pas cette réserve…

En réalité, la stratégie de l’Internet Research Agency (IRA) s’apparente davantage à du marketing numérique qu’à une stratégie d’influence. Loin d’avoir la configuration d’une opération sophistiquée de propagande, il s’est agi d’un travail beaucoup plus simple, fonctionnant avec des « pièges à clicks » destinés à gagner de l’argent. C’est tout. 

D’ailleurs, les liens entre l’IRA et le Kremlin ne sont pas avérés. L’acte d’accusation contre l’IRA, établi par Robert Mueller en février 2018, ne mentionne aucun lien avec le gouvernement russe. En outre, en juillet 2019, dans un avis et l’ordonnance qui l’accompagne, le juge fédéral Dabney L. Friedrich reproche au Rapport Mueller de suggérer que des activités d’influence « ont été entreprises au nom du gouvernement russe, sinon sous sa direction », alors qu’aucun élément ne lie l’IRA au gouvernement russe. Dans cette perspective, les affirmations de France24, BFMTV et d’autres relèvent tout simplement du complotisme : on crée des liens et des mécanismes de complot là où il n’y en a pas et on transforme des initiatives de trolls qui cherchent à gagner de l’argent en complot politique.

Le 14 juin 2016, parti Démocrate mandate CrowdStrike, une compagnie privée, pour démontrer l’implication de la Russie. 

Le 7 mai 2020, la Commission parlementaire du Renseignement décide de déclassifier et publier un certain nombre d’auditions de témoins du Russiagate, parmi lesquelles celle de Shawn Henry, président de CrowdStrike. Il affirme qu’il n’avait « pas de preuve concrète que des données ont été exfiltrées du CND, mais des indications qu’elles ont été exfiltrées ». Le terme « exfiltré » laisse deux possibilités ouvertes : que les données ont été prises de l’extérieur (hacking) ou qu’elles ont été téléchargées sur un support local (clé USB). Questionné sur ces « indications », il confesse « que les données ont été préparées pour être exfiltrées, [ils n’avaient] tout simplement pas la preuve qu’elles sont effectivement parties ». Ce qu’il décrit suggère que les données (e-mails) ont été rassemblées avant d’être « exfiltrées », ce qui indique un téléchargement et non un hacking. En clair : on n’en sait rien, et les accusations contre la Russie ne sont que des spéculations.

Naturellement, les mêmes accusations ont été portées contre la Russie à l’occasion du vote sur le Brexit. Mais là aussi, malgré les efforts pour exploiter ces accusations afin d’invalider le vote, on peut constater que qu’ils relèvent de la mauvaise foi et des mauvaises pratiques journalistiques.  

Sur Twitter, 419 comptes – considérés comme basés en Russie – ont émis 3 468 « tweets » sur le thème du Brexit, dont 78 % après le vote ! Le montant total dépensé par Russia Today en publicités sur Twitter s’élève à £767 (env. CHF 950) ; tandis que sur Facebook des comptes liés à la Russie ont dépensé au total… moins de €1 pour trois publicités, toutes liées à l’immigration, sans mentionner le Brexit !  Mais cela n’empêche pas le journal Libération d’affirmer qu’il y a eu une ingérence russe dans le scrutin, sans donner un seul élément qui le confirme. À part des considérations générales sur des actions attribuées à la Russie (comme une panne électrique le jour du scrutin), la journaliste joue sur la confusion entre ce qui « vient de Russie » et ce qui serait mené par le gouvernement russe.

-Jacques Baud, les constats que vous dressez sont loin d’êtres anodins! Ils révèlent, en tous les cas, à quel point nos médias se contentent de relayer des soi-disantes informations qui, comme vous venez de le démontrer, sont sans fondement assuré ni confirmé. 

Jacques BAUD: -Au fil des mois, l’ingérence russe dans la présidentielle américaine apparaît comme une gigantesque mystification. Ainsi, les médias ont mis le projecteur sur les attaques contre le Comité national démocrate (CND), mais bien peu ont mentionné que le Comité national républicain (CNR) avait également été l’objet d’attaques informatiques. De même, ils se sont concentrés sur la manière dont les courriels du CND ont été obtenus, mais ont négligé leur contenu, qui aurait pu être dévastateur pour le parti démocrate. Finalement, le Russiagate a été une manière magistrale de masquer les faiblesses de la candidate démocrate et de sa stratégie.

La lecture française de la présidentielle américaine est basée sur une réflexion linéaire, influencée par sa propre culture politique, où l’impact d’une stratégie de campagne est faible. Or, dans le système américain des Grands Électeurs, qui donne aux États un poids différent, la stratégie a une importance considérable. Ainsi le site Fivethirtyeight, de la chaîne ABC News, a-t-il comparé les stratégies des deux candidats : le Wisconsin était un État-clé mais Hillary Clinton ne l’a pas visité une seule fois durant la campagne. En fait, la candidate démocrate a délaissé les États qu’elle considérait comme « acquis », alors que l’équipe Trump s’est concentrée sur les États qui pouvaient « lui rapporter le plus ».

En octobre 2019, la Commission sénatoriale du Renseignement publie son rapport final, émaillé de préjugés simplistes et d’affirmations gratuites, mais confirme néanmoins que :

L’écrasante majorité du contenu diffusé par l’IRA n’exprimait pas de soutien clair à l’un ou l’autre des candidats à la présidence.

Un mois plus tard, le Journal de l’Académie des sciences américaine publie une étude approfondie des « tweets » durant la campagne électorale, qui conclut que les comptes créés par l’IRA n’ont pas eu d’impact sur le comportement des électeurs. Une étude conduite en 2017 indique que le Russiagate n’est que l’« hystérisation » d’une campagne de « pièges à clics » menée par des groupes d’informaticiens en Russie et en Roumanie pour gagner de l’argent. Si le gouvernement russe s’était effectivement ingéré dans l’élection, on ne voit pas exactement pourquoi et comment la Russie aurait mis à profit ce travail, puisque rien n’indique qu’elle a été faussée.

La question ici – comme dans les autres affaires que l’on attribue sans aucune preuve à la Russie (et à Poutine) – est: Pourquoi la Russie prendrait-elle des risques politiques aussi énormes pour des gains aussi minimes? Alors que nos médias se plaisent à présenter Poutine comme un joueur d’échecs, une telle gestion des affaires défierait la logique. 

Par ailleurs, il est assez pathétique de voir le pays qui a fomenté des coups d’État plus de 60 pays, qui s’est le plus impliqué – y compris de manière criminelle – dans les affaires d’autres pays, qui a soutenu et organisé des actes terroristes, et a tenté d’assassiner Fidel Castro 638 fois (!), pleurnicher aujourd’hui sur l’éventualité que d’autres puissent s’ingérer dans ses affaires. 

Il est tout aussi pathétique de voir nos médias et nos journalistes se contenter d’informations aussi sommaires pour porter des jugements. Car aujourd’hui, malgré le fait que rien n’a démontré une responsabilité du gouvernement russe dans cette affaire, on continue à en faire une vérité intangible : nos journaux et bien de nos journalistes auraient fait merveille dans les années 30 en Allemagne ou en Italie ! Vous ne me croyez pas ? Nous y reviendrons dans notre prochain entretien…

Economie, Politique, société, Voix

Entretiens avec Jacques BAUD, la guerre d’influence et la désinformation, 2e partie

-Jacques BAUD, en complément à notre précédent entretien, vous tenez à apporter encore quelques remarques relatives à ce qui s’énonce dans nos médias dits mainstream, du coronavirus et de la Chine.

Jacques BAUD:-Au début 2020, les Occidentaux reprochent à la Chine de cacher des informations sur l’origine et l’importance de l’épidémie. Boris Johnson évoque la Chine comme un « Etat-pariah ». En réalité, la Chine tente de comprendre l’épidémie. Entre le 15 janvier et le 3 mars 2020, en fonction de sa connaissance des symptômes et de la fiabilité des tests, la Chine ajuste 7 fois sa définition des cas, en augmentant à chaque fois leur nombre, démontrant qu’elle ne tente pas de dissimuler quoique ce soit.

A la mi-mars 2020, Robert Redfield, directeur du Center for Disease Control (CDC) américain, confesse devant une commission du Congrès que les Etats-Unis ne sont pas en mesure de distinguer les victimes de la grippe et celles du coronavirus, qui ont été enregistrées comme des victimes de la grippe. Ainsi, malgré les information disponibles sur le virus et l’épidémie, les Américains font moins bien que les Chinois ! Zhao Lijian, porte-parole du ministère des affaires étrangères chinois, saisit l’occasion pour répondre aux accusations américaines. Il ironise que le virus aurait dès lors tout aussi bien pu être importé à Wuhan en septembre 2019 lors des 7e JMME, par un participant américain. Il tweete:

Le CDC est pris la main dans le sac ! Quand le patient zéro est-il apparu aux États-Unis? Combien de personnes sont infectées? Quels sont les noms des hôpitaux? Ce pourrait être l’armée américaine qui a amené l’épidémie à Wuhan. Soyez transparent! Rendez vos données publiques! Les États-Unis nous doivent une explication!

Il n’en faut pas plus pour que les médias occidentaux et des journalistes peu scrupuleux décontextualisent le tweet et clament que la Chine diffuse des théories du complot. Pourtant, contrairement à ce qu’ils affirment, cela n’a jamais été la position officielle du gouvernement chinois, mais une simple « réponse du berger à la bergère » : le tweet est accompagné d’une séquence vidéo qui montre que les accusations américaines sont purement spéculatives.

Quant à l’hypothèse des JMME, elle n’a pas son origine en Chine, mais au Canada et bien que probablement fausse, elle n’est pas complètement incongrue. En mai 2020, en France, des athlètes militaires prétendent avoir eu des symptômes après les jeux, mais l’information est démentie par le ministère des Armées:

La délégation française a bénéficié d’un suivi médical, avant et pendant les jeux, avec une équipe médicale dédiée composée de près d’une vingtaine de personnels. Il n’y a pas eu, au sein de la délégation française des JMME, de cas déclarés auprès du Service de santé des armées (SSA) de grippes ou d’hospitalisation pendant et au retour des JMME, pouvant s’apparenter, a posteriori, à des cas de Covid-19.
À ce jour et à notre connaissance, aucun autre pays représenté au JMME de Wuhan n’a par ailleurs rapporté de tels cas.

Quant à l’idée que l’épidémie soit originaire des États-Unis, elle n’est pas complètement absurde, même si ce n’est probablement pas le cas. En marge de ces accusations contre la Chine, les laboratoires américains ont une solide réputation de laisser-aller et de négligence. En octobre 2001, l’attaque terroriste à l’Anthrax avait immédiatement été attribuée à l’Irak. Sur le plateau de la RTS, j’ai été opposé à un « expert » français qui affirmait la responsabilité irakienne, alors que l’on savait déjà que les responsables étaient aux Etats-Unis. De fait, l’attaque avait été perpétrée par un expert de l’US Army Medical Research Institute of Infectious Diseases (USAMRIID) à Fort Detrick. Après cet incident, la crainte d’une attaque terroriste a poussé les États-Unis à établir rapidement une dizaine de laboratoires de niveau BSL/P3 et 4. Au fil des années, des centaines d’incidents de sécurité y ont été observés : entre 2006 et 2013, pas moins de 1 500 incidents avec des agents pathogènes ont nécessité la prise en charge médicale de plus de 800 cas! L’US Government Accountability Office (GAO) – l’équivalent américain de la Cours des Comptes – a constaté des dizaines de défaillances avec des agents pathogènes. Le 2 août 2019, à la suite d’une série d’incidents de sécurité avec des agents pathogènes de nature imprécisée (« select agents »), mais qui incluent le SARS, l’USAMRIID est fermé. Il est réouvert en 2020 avec l’apparition de la CoViD-19.

Cela étant, l’idée d’une contagion importée en Chine n’est pas absurde, puisque certaines recherches indiquent que le virus aurait circulé en Occident bien avant que les Chinois ne le détectent : en Espagne en mars 2019, en France et en Italie en décembre 2019. En mai 2020, sur BFMTV, le Dr Yves Cohen déclare qu’un homme aurait été testé positif à Paris le 27 décembre 2019 ; pourtant, il n’a pas voyagé, et la seule personne ayant pu l’infecter est sa femme, qui est asymptotique.

-J’ai, en effet appris d’une de mes relations, qu’elle avait été atteinte, en décembre 2019, d’un virus dont aucun médecin n’a réussi à lui dire ni l’origine ni le nom car il a été déclaré « inconnu » .Cette personne a souffert de violentes poussées de fièvre alors que jamais elle n’avait connu de températures aussi élevées, a dû être hospitalisée d’urgence pour une pneumonie dont on ignorait tout de ce qui avait pu la déclencher.

Jacques BAUD: -De fait, les éruptions épidémiques inexpliquées ne sont pas rares : en septembre 2018, 150 cas de pneumonie inexpliquée avaient été signalés à Brescia (Italie) et une pneumonie virale d’origine inconnue avait éclaté le 30 juin 2019 en Virginie (Etats-Unis). En 2020, malgré une information initiale considérablement plus élevée qu’en Chine, les pays occidentaux restent incapables d’identifier « leurs » propres « patients zéro ». Ainsi, en Italie, le 10 mars 2020, l’Institut Supérieur de la Santé avouait qu’il n’était pas possible de reconstruire la chaine de transmission de tous les patients. À la fin mars, un groupe de chercheurs italiens conclut que le SARS-CoV-2 était présent en Italie au 1er janvier 2020, et qu’il y circulait probablement déjà en décembre 2019 ; mais on est toujours incapable d’identifier le « patient zéro ».

A la fin avril 2020, les États-Unis ont 1,2 million de cas et 70 000 morts, et Donald Trump accentue sa pression sur la Chine en cherchant à convaincre le monde qu’elle est responsable. Alors que le gouvernement chinois y voit une question scientifique, les États-Unis – et les Occidentaux – cherchent à politiser l’origine du virus, essentiellement pour dissimuler leur négligence. Donald Trump va même jusqu’à prétendre que la Chine exploite la crise du coronavirus pour empêcher sa réélection ! Sur FOX News, le général Jack Keane affirme que:

Le président Xi Jinping a «militarisé» la propagation du coronavirus dans le monde pour détruire les économies occidentales et écraser sa concurrence.

Il évoque des mesures de rétorsion et des réparations. Une situation curieuse, car malgré un recul de plusieurs semaines et une meilleure connaissance de la CoViD-19, les pays occidentaux ont laissé le virus proliférer vers d’autres pays. Ainsi, Scott Morrison, premier ministre australien, affirme que la majorité des cas en Australie proviennent des États-Unis. Les premiers cas en Mongolie et au Sénégal sont venus de France; ceux du Nigéria et de la Jordanie sont venus d’Italie; et celui du Panama provient d’Espagne… En outre, les Américains ont la mémoire courte, car la pandémie de H1N1 en 2009, qui a fait entre 100 000 et 400 000 morts, était originaire… des États-Unis !

Alors qu’en décembre 2020, France 24 affirme que la Chine « cultive les zones d’ombre » sur l’origine de la pandémie, la célèbre revue Nature n’évoque pas de problèmes politiques, mais des difficultés d’ordre scientifique. La célèbre revue s’appuie sur une étude espagnole qui relève la présence du SARS-CoV-2 en Espagne en mars 2019 déjà, et affirme:

L’enquête initiale à Wuhan éclairera des études à plus long terme sur les origines de la pandémie, qui pourraient emmener les enquêteurs hors de Chine. (…)
Un nombre croissant d’experts pensent que les ancêtres immédiats ou proches du SRAS-CoV-2 sont plus susceptibles d’exister chez les chauves-souris en dehors de la Chine.

En fait, dès le 3 janvier, la Chine informe régulièrement Hong Kong, Macao et Taïwan (qu’elle considère comme des prolongements de son territoire), et invite des délégations à Wuhan. Le 4 janvier, le directeur du Center for Disease Control (CDC) chinois prend personnellement contact avec son homologue américain afin d’établir un canal d’échange d’informations avec les États-Unis. Mais nos médias n’en parleront pas. Contrairement aux pays asiatiques (y compris les plus grands ennemis de la Chine, comme la Corée du Sud, le Japon ou Taiwan) les Occidentaux n’ont pas voulu écouter les Chinois.

En fait, les médias – comme nous le verrons dans le cas du terrorisme – ont obscurci notre vision, ouvrant ainsi un espace au complotisme et aux fausses nouvelles, qui ont très largement contribué à la mauvaise compréhension du problème. Nous avons déjà évoqué les affirmations peu éclairées et mensongères du quotidien Le Temps (en français : désinformation), qui fustigeait la « gestion désastreuse » de la crise par le gouvernement du Belarus. Les chiffres qui apparaissent sur le graphique qui illustre ce sujet parlent d’eux-mêmes…

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LA GUERRE D’INFLUENCE ET LA DESINFORMATION, SUITE DES ENTRETIENS AVEC JACQUES BAUD

-Jacques BAUD, dans nos précédents entretiens sur la guerre d’influence, nous nous sommes arrêtés sur l’influence, sur les mesures actives, la propagande et la censure. Aujourd’hui nous abordons la désinformation. Comment la définissez-vous au regard de la propagande, par exemple?

Jacques BAUD: -Dans le langage courant, on tend à associer les termes « propagande » et « désinformation », voir à les confondre. Or, comme nous l’avons vu, la propagande a pour objet l’accentuation d’informations (souvent justes), alors que la désinformation implique la production et la diffusion délibérée de fausses informations pour induire en erreur. Dans la hiérarchie des termes, la désinformation se situe un peu au-dessus de la propagande. En d’autres termes, on peut utiliser la propagande à des fins de désinformation : en projetant plus de lumière sur événement on peut avoir l’objectif d’induire en erreur.

Par exemple, la publicité est souvent une forme de propagande, en mettant en lumière les avantages d’un produit, mais n’a pas nécessairement pour but de tromper sur ce produit (ce qui serait illégal).

Menée au niveau politique ou stratégique, la désinformation n’est pas un geste gratuit, mais contribue à atteindre un objectif. Durant la guerre froide, nous avions deux systèmes politiques qui cherchaient à s’imposer à l’autre, par la guerre ou par la politique : l’un parce qu’il se considérait comme étant « dans le sens de l’Histoire » ; l’autre parce qu’il voyait le système communiste comme « contre nature ». C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on parlait de « guerre froide ». Aujourd’hui, la situation est très différente : les pays communistes sont devenus les chantres du capitalisme et n’ont plus comme objectif d’imposer leur « système ». Sans doute cherchent-ils à montrer leur meilleur côté, mais l’idée que la Chine cherche à « contrer et d’affaiblir le modèle des démocraties libérales et occidentales et d’imposer un modèle autoritaire et dictatorial partout », comme le prétend Isabelle Lassere du Figaro, dans « C Dans l’air », est tout simplement fantaisiste. Aujourd’hui, la Chine s’est dotée d’un outil de production à sa dimension, et cherche à l’utiliser au profit de sa croissance… exactement comme nous le faisons.

A la fin janvier 2020, le président Trump tweete :

La Chine s’est efforcée de contenir le coronavirus. Les États-Unis apprécient beaucoup leurs efforts et leur transparence. Tout ira bien. En particulier, au nom du peuple américain, je veux remercier le Président Xi !

La situation est alors rapportée par la presse de manière relativement objective.

Mais à la fin mars, le bilan des morts aux Etats-Unis et en France, rattrape celui de la Chine… Il faut trouver des explications au désastre qui s’annonce et disculper des autorités politiques et sanitaires négligentes.

Le discours officiel à l’égard de la Chine change alors totalement : la guerre est déclarée. On prétend que les autorités chinoises ont menti et minimisé l’importance de l’épidémie, notamment en arrêtant des donneurs d’alerte et en les réduisant au silence. C’est faux. On affirmera que les services de renseignement américains avaient détecté l’épidémie en novembre 2019 déjà, ce qui s’est avéré faux. Le parti Républicain élabore une discipline de langage qui affirme que « Le Parti communiste chinois a provoqué cette pandémie » et que la Chine a « prétendu que la maladie ne pouvait pas être transmise ». Le 30 mars, la très médiatique Karine Lacombe affirme que les premiers décès chinois sont survenus en décembre 2019 déjà : elle se base sur les « résiliations massives de dizaines de milliers de lignes [téléphoniques] » à Wuhan. Elle ment : le même jour, Associated Press démonte cette « fake news » dans un « fact checking », et explique qu’il s’agit de résiliations de services liés à l’arrêt de certaines activités lors du confinement. Cela n’empêchera pas d’autres « experts », comme Philippe Dessertine de répéter ce mensonge sur France 5 en novembre 2020. Le 14 avril, l’ « experte » Valérie Niquet, de la Fondation pour la Recherche Stratégique, affirme dans un article, que le virus serait apparu en Chine en octobre 2019 déjà. Pourtant le 30 mars, CNews annonçait que la « patiente zéro » aurait été identifiée et aurait eu ses premiers symptômes le 10 décembre 2019.

En fait, ces « experts » n’en savent rien, mais exploitent leur caution scientifique à des fins de désinformation. Car à la fin décembre 2019, la Chine fait face simultanément à une épidémie de grippe d’une ampleur inédite et à des cas de « pneumonie non-diagnostiquée ». Le 26 décembre, la Dr Zhang Jixian, spécialiste des maladies respiratoires, constate le phénomène, sans pouvoir l’expliquer, et donne l’alerte afin que des analyses plus poussées soient faites. Le 30 décembre, la commission médicale de Wuhan émet une alerte pour une « pneumonie non diagnostiquée » et déclenche des mesures d’urgence « de niveau 2 ». Cette alerte est relayée par le réseau américain ProMED. Ce n’est qu’après cela qu’intervient le « célèbre » Dr Li Wenliang, qui est ophtalmologue, qui transmet des extraits du dossier d’un malade et l’image de son scanner par WeChat à d’anciens collègues de sa faculté de médecine sur un forum privé, en affirmant qu’il s’agissait du SARS.

En fait, non seulement il viole le secret médical, mais ses informations sont fausses : le SARS est 20-100x plus mortel que le SARS-CoV-2, et la Chine ne compte pas encore un seul mort. Dans cette situation, les autorités chinoises ne veulent pas créer la panique : Li est interpellé (et non arrêté) et on lui fait promettre (par écrit) de ne plus diffuser de fausses nouvelles. Mais les médias occidentaux en feront une icône pour dénoncer la dictature chinoise. En revanche, la Dr Zhang – qui est la véritable donneuse d’alerte de l’épidémie – a été récompensée par les autorités chinoises.

Le 31 décembre, la Chine informe l’OMS officiellement, sans en connaitre le virus, ni ses mécanismes de transmission. Ce n’est que le 7 janvier qu’il sera identifié sous l’appellation 2019-nCov, modifiée plus tard pour celle de SARS-CoV-2. Le premier mort chinois sera enregistré le 9 janvier.

Le 1er décembre 2020, CNN publie des documents prétendument confidentiels démontrant les mensonges chinois. Le même jour, dans son journal de 12h30 la RTS affirme que « Le 10 février, la Chine annonce 2478 nouveaux cas confirmés de CoViD mais le dossier obtenu par CNN et authentifié par 6 experts indépendants révèle 5918 nouveaux cas effectivement enregistrés à cette date là ». Le 2 décembre, dans l’émission « C dans l’air », Caroline Roux présente un reportage qui reprend l’information de CNN en affichant « 2478 cas déclarés » et « 5918 cas recensés ». La RTS, et France 5 mentent : c’est de la manipulation. En fait, les documents de CNN décomposent le nombre de 5918 : 2 345 « cas confirmés », 1 772 « cas diagnostiqués cliniquement » et 1 796 « cas suspects ». Donc en annonçant 2478 « cas confirmés » (comme on le fait internationalement), la Chine n’a pas menti ! Ceci étant, à cette date (10 février) les critères pour définir un « cas » (notamment en regard des cas asymptomatiques) sont peu clairs, c’est pourquoi le 12 février le gouvernement chinois ajuste ses critères et annonce 14 000 cas de plus, démontrant qu’il n’y avait pas de volonté de cacher l’ampleur de l’épidémie.

Sur la foi des documents de CNN,  la RTS,  « C dans l’air » affirment que « la Chine aurait dissimulé des informations dès le début (…) début décembre, lorsque toute l’attention est portée sur Wuhan alors que deux ville du Hubei comptabilisent plus de malades ». C’est à nouveau un mensonge destiné à faire croire que la Chine avait déjà une épidémie de CoViD bien développée en décembre. En fait les documents de CNN ne parlent pas de CoViD, mais de l’épidémie de grippe dans les villes de Yichang et Xianning!

Ces journalistes ne sont que des propagandistes, dignes de ceux des grandes heures de la guerre froide et qui s’abreuvent des « fake news » propagées par Trump ! Car en réalité, les documents de CNN sont plus nuancés :  Au moment où le virus serait apparu pour la première fois, les documents montrent qu’une autre crise sanitaire  se déroulait: le Hubei faisait face à une importante épidémie de grippe. Selon les documents, cela a entraîné une augmentation du nombre de cas jusqu’à 20 fois le niveau enregistré l’année précédente, plaçant d’énormes pressions supplémentaires sur un système de santé déjà sollicité.

Mais évidemment, ni la RTS, ni France 24, ni France 5 ne mentionnent ce passage !… Et ce n’est qu’un échantillon des innombrables falsifications faites par nos médias, afin de suggérer que le désastre de la CoViD est le résultat d’une machination venant de Chine… ce qui – selon le prestigieux journal Lancet est loin d’être démontré à ce stade !

D’ailleurs, en avril 2020, des scientifiques honnêtes, comme Anne-Claude Crémieux, professeure à l’hôpital St Louis (Paris) et Yves Gaudin, virologue et directeur de recherche au CNRS, rappellent que la Chine n’a pas fait de rétention d’information au début de l’épidémie.

Comme on le constate, la désinformation est l’usage combiné de fausses informations (inventées), de suppression d’informations (réelles) et de la création artificielle d’intentions (complotisme)… C’est la raison pour laquelle les citoyens n’ont plus confiance dans leurs médias, ouvrant ainsi la porte à toutes sortes de théories fumeuses (complotistes) à leur tour !…

Dans un prochain entretien, nous examinerons les cas de la Russie et de l’Iran, qui sont tout aussi édifiants !

Culture, Histoire, Politique, société, Voix

La guerre de l’influence, suite des entretiens avec Jacques BAUD

Nous poursuivons nos entretiens avec Jacques BAUD, entretiens au cours desquels ont été évoqués dans leurs aspects techniques, le complotisme, le complot, le conspirationnisme.

-Jacques BAUD, dans le cadre des sujets que nous abordons avec vous, apparaissent souvent les termes de « fake news », de « désinformation », de « propagande, de « mesures actives », d’ « influence », etc.  Selon vous, à quoi renvoie leur usage, en pratique?

Jacques BAUD: -Je vous propose de traiter ce sujet de manière méthodique en nous arrêtant sur les différents aspects de la guerre de l’influence. Ceux-ci sont:
-L’influence
-Les mesures actives
-La propagande et la censure
-La désinformation
-La mésinformation
-La fausse bannière

Les actions d’influence (ou de « gestion des perceptions ») visent à modifier la perception des individus en introduisant délibérément des biais cognitifs dans les esprits. Elles résultent d’une combinaison de tous les outils décrits plus haut et visent à générer des comportements conformes aux attentes (du pouvoir, d’une autorité, etc.)

Dans un conflit, les actions d’influence répondent à deux finalités fondamentales :
– Restaurer et/ou maintenir la confiance des populations civiles envers les autorités (l’Etat).
– Affaiblir la volonté combative de la force adverse, qu’elle soit intérieure ou extérieure.

Pour être efficaces, elles doivent
– Répondre à des objectifs stratégiques qui servent l’ensemble de l’Etat (approche inclusive).
– Faire partie d’une approche intégrée (civile et/ou militaire) pour atteindre un objectif déterminé.
– Etre conçues en fonction d’objectifs spécifiques et adaptées à un public-cible défini.

Durant la guerre froide, deux systèmes politiques s’opposaient. Le système communiste, qui voyait son développement dans le monde dans le cadre d’un processus historique inéluctable, et le système « capitaliste », qui cherchait à préserver son modèle libéral. Pour les deux blocs, l’enjeu de l’influence était alors essentiellement de présenter son système comme le meilleur et d’avoir le plus de partisans possibles dans l’autre camp.

En Europe de l’Est, un système politique « contre nature », nécessitait un contrôle strict de l’information : elle était assurée par des entreprises d’Etat. En Occident, où l’information est réputée « libre », l’idée d’y imposer des restrictions était un tabou. La philosophie dominante était que sur un marché libre, la « mauvaise » information est facilement éliminée par la « bonne » selon un processus quasi-darwinien de « sélection naturelle ». Mais en cas de guerre, ceci ne suffit pas : il faut pouvoir atteindre le cœur du dispositif adverse. C’est pourquoi, en 1942, afin de contrer la propagande nazie, les États-Unis avaient créé une agence d’information d’Etat : Voice of America (VOA), qui diffuse sa propre propagande. Durant la guerre froide, afin d’influencer les opinions dans les pays communistes, VOA est renforcée par Radio Free Europe et Radio Liberty qui jouent à cache-cache avec les installations de brouillages installées à l’Est du rideau de fer.

Aujourd’hui, tous les pays occidentaux ont des médias « officiels » à des fins de propagande, en appui de leur politique étrangère : en France – France 24, France 2 ou France 5 ; en Grande-Bretagne – BBC ; en Belgique –RTBF, en Suisse – RTS et Swissinfo ; en Russie – Russia Today/RT. Aux États-Unis, les médias d’Etat sont supervisés par l’Agence pour les Médias Globaux, et comprend Voice of America, Radio Free Europe / Radio Liberty(RFE/RL), Office of Cuba Broadcasting (OCB), Radio Free Asia (RFA), Middle East Broadcasting Networks (MEBN),Open Technology Fund (OTF). Ce sont des outils d’influence ; mais il serait faux d’y voir des officines composées d’agents secrets et concoctant des émissions destinées à subvertir les pays adverses. Ainsi, lorsque le sénateur Claude Malhuret prétend que les programmes de RT « ne sont pas faits par des journalistes, mais ils le sont directement par le Directorat D du FSB à Moscou, comme aux plus belles heures de la guerre froide » ; il ment. D’abord, le FSB est un organe de sécurité intérieure, qui n’est ni mandaté, ni organisé pour mener des opérations d’influence à l’extérieur de la Russie ; ensuite, il n’y a pas de Directorat D chargé de la désinformation au FSB…

On attribue volontiers le monopole des opérations d’influence à des pays comme la Russie ou la Chine. Mais c’est faux. Tous les pays ont – sous diverses dénominations – une politique d’influence à des fins de politique intérieure et extérieure. On observe notamment que depuis mai 2019, les « gilets jaunes » et leurs revendications ont disparu des traditionnels médias français, tandis que tournent en boucle les émeutes à Hong Kong, en Russie et plus récemment au Belarus. Mais on constate que depuis le début octobre 2020, l’opposition au Belarus a disparu de nos médias… Explication : l’administration Trump a décidé de supprimer son financement de 20 millions USD à ces mouvements d’opposition par le truchement de l’OTF… En fait, les Américains eux-mêmes ont compris que leur tentative de changement de régime n’aboutira pas. Le 13 octobre, Svetlana Tsikhanovskaya lançait un ultimatum au président Loukachenko, et avertit que « le 26 octobre, une grève nationale de toutes les entreprises commencera, toutes les routes seront bloquées, les ventes dans les magasins d’État s’effondreront ». Le 26, Le Temps affirme que la grève a été « massivement » suivie, mais ce n’est pas l’avis d’autres médias, qui constatent que « Tout au plus, certains travailleurs ont brièvement exprimé leur soutien à la manifestation avant ou après leur quart de travail, mais n’ont pas refusé de travailler », et que l’on n’observe ni routes bloquées, ni interruptions de services et les commerces fonctionnent normalement. En fait, on soutient Svetlana Tsikhanovskaya comme on soutient Juan Guaido au Venezuela : en créant l’illusion d’un soutien populaire. Déjà en avril-mai 2019, les appels à la grève générale de Guaido se sont soldés par un échec. Car même si la gouvernance biélorusse est discutable, le gouvernement continue à jouir du soutien d’une large partie de la population qui ne veut pas du modèle néo-libéral proposé par l’Occident. D’ailleurs, dans les manifestations, on voit très peu le drapeau européen (contrairement aux manifestations le « l’Euromaïdan » en Ukraine), et beaucoup le drapeau nationaliste (blanc-rouge-blanc), dont on cherche à minimiser sa signification d’extrême-droite. Une fois de plus, on peut constater que nos médias critiquent Trump, mais appuient sa politique…

Les médias privés devraient apporter la diversité nécessaire aux démocraties. Mais c’est une illusion d’optique. Leur concentration progressive en un nombre toujours plus restreint de mains, tend à en réduire la diversité. Aux États-Unis, en 2012, 90% des médias sont contrôlés par 6 groupes industriels, alors qu’ils étaient 50 en 1983. Au Royaume Uni, en 2015, 3 compagnies contrôlent 71% de l’ensemble de la presse écrite et 6 contrôlent 80% de la presse locale (soit 942 titres). En France, les principaux médias sont concentrés sur 3-4 grands groupes industriels. Outre les liens avec des partis ou lobbys politiques, ils représentent des intérêts financiers ou industriels, et n’ont pas l’indépendance dont ils se revendiquent.

Le dispositif occidental d’influence est complété par des organes gouvernementaux (par exemple « On te manipule » du gouvernement français) ou des officines soutenues par l’Union Européenne (comme eufactchek.eu, euvsdisinfo.eu ou euractiv) ou de l’OTAN (« The New Hero »), financées directement ou par le truchement de projets ou de subventions. Ces structures n’ont pas vraiment pour but de rétablir une lecture objective des faits, mais bien plus d’asseoir des politiques. C’est particulièrement vrai pour le site euvsdisinfo.eu, qui est une véritable structure de propagande antirusse !

A ceci s’ajoute des problèmes fonctionnels. Les contractions de personnels ont eu pour conséquence un resserrement des sources d’information sur les quatre principales agences de presse (Agence France-Presse – AFP, Associated Press – AP, Reuters et EFE). La concurrence avec les réseaux sociaux et les médias alternatifs ont mis une pression sur le journalisme « traditionnel ». La disparition du journalisme d’investigation conduit lentement à un appauvrissement de la diversité de réflexion. On voit se multiplier les pigistes, qui se prennent pour des éditorialistes, mais sans en avoir l’expérience, ni le recul, qui construisent plus leur notoriété sur le « buzz » que sur la qualité de leurs articles, parfois même sans comprendre les sujets sur lesquels ils écrivent.

L’influence est une notion globale, qui comprend à la fois ce que l’on publie et ce que l’on ne publie pas. Ainsi, durant la crise des « Gilets jaunes », le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, attribue la violence des « casseurs » aux «séditieux de l’ultradroite» et la responsabilité à Marine Le Pen. Pourtant, la majorité des casseurs seraient d’extrême-gauche… L’« attaque » de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, le 1er mai 2019, est iconique de la désinformation menée par des médias (comme BFMTV ou France 2) qui relaient servilement la parole du gouvernement. Il faut aller sur les médias alternatifs pour avoir une image plus complète des événements, je recommande l’excellent travail de débunkage effectué sur YouTube par « Troublefait ». Ce filtrage permanent de l’information a deux effets principaux. Le premier est qu’il tue lentement le journalisme traditionnel, qui perd toute crédibilité. Le second, est que celui qui voudrait connaitre des détails sur les manifestations des gilets jaunes en France n’a guère d’autre choix que… RT ! C’est ce qui explique le succès de RT International : la censure informelle qui s’exerce sur certains sujets en Occident pousse le consommateur vers RT. En somme, on pousse le citoyen à s’informer là où l’on pense qu’il y a désinformation ! C’est absurde !

Au-delà des lignes éditoriales qui s’étendent sur les médias d’un même groupe, il est certainement faux d’imaginer un « deus ex machina » qui dirige l’information dans le monde. En revanche, on constate
il y a une forme de sélection les médias en fonction d’une « doxa » et qui élimine les « cerveaux malades ». Il est difficile d’en définir les contours, mais on observe une attraction pour les situations qui demanderaient des interventions étrangères : c’est plutôt le « gout du sang » que l’idéologie qui domine. C’est en fait une forme de corruption de médias qui sont à la recherche d’une audience pour survivre.
En Norvège, une étude sur la participation du pays à la guerre en Libye a mis en évidence que les médias traditionnels avaient systématiquement adopté la ligne la plus guerrière. Aux États-Unis, la démocrate Tulsi Gabbard, candidate dans la primaire du parti démocrate pour la présidentielle de 2020 (et commandant de réserve de l’armée américaine), farouchement opposée aux interventions militaires, est systématiquement écartée des débats et des médias américains et européens, voire présentée comme un « agent russe ». D’ailleurs la presse suisse n’en n’a pratiquement pas parlé, alors qu’elle était sans doute la meilleure candidate pour la présidentielle de 2020… ce qui n’est pas très difficile !

D’ailleurs, on notera que l’assassinat (avéré) du journaliste Jamal Khashoggi n’a pas poussé l’Union Européenne à prendre des sanctions contre le régime saoudien… confirmant ainsi que notre notion des droits humains est à géométrie variable, et que l’on passe assez rapidement des soupçons aux certitudes… quant ça nous chante. Les médias traditionnels européens se présentent volontiers comme opposés à Donald Trump, mais ils relaient ses messages sur l’Iran, la Russie ou la Syrie !

Histoire, Politique, société, Voix

A propos de complotisme, suite des entretiens avec Jacques BAUD

-Jacques BAUD, dans nos trois précédents entretiens, il a été brièvement question de complotisme et de conspirationnisme. Or ces termes sont devenus un outil pour lutter contre la liberté d’expression. Comment définiriez-vous le complotisme?

Jacques BAUD: -En fait, le « complotisme » est devenu un anathème que l’on utilise sans en comprendre le sens, au contenu flou, qui permet simplement de rejeter les informations qui déplaisent. C’est devenu une manière de « blasphémer » contre un discours officiel. Or, c’est un concept bien défini, que j’essaie d’ailleurs d’expliquer dans mon ouvrage.

Les principaux critères, qui permettent de déterminer le caractère « complotiste » d’une théorie reposent sur une action coordonnée:
– En fonction d’une stratégie ou d’un calcul machiavélique en vue d’un objectif défini, qui peut être répréhensible;
– Par une institution, une élite, un petit groupe ou une minorité ;
– De manière furtive ou clandestine.

Tout comme le terrorisme, le complotisme (ou conspirationnisme) n’est pas une doctrine, c’est une méthode. Elle est basée sur l’affirmation que des événements sont le résultat de complots ou, plus largement, qu’ils sont le résultat d’une démarche volontaire ou l’expression d’une logique. Elle aboutit à attribuer une cause unique à des faits avérés.

Le complotisme peut comprendre des « fake news » ou « fausses informations », mais d’une manière générale, il s’en distingue en ce qu’il utilise souvent des informations qui sont vraies : c’est alors le lien établi entre elles qui est souvent faux.

Par exemple, on affirme volontiers qu’une des causes principales du mécontentement en Belarus est « la gestion désastreuse de la pandémie par un président ouvertement corona-sceptique ». Que le président soit « corona-sceptique » semble assez évident, mais qu’il ait géré l’épidémie de manière désastreuse est un mensonge. En effet, un simple examen des chiffres montre que le Belarus avait – au moment de cette affirmation, le 22 juillet – une mortalité 4x inférieure à celle de la Suisse et une létalité par cas confirmé (CFR) 6,25x inférieure à celle de la Suisse. Or, selon l’OMS, le CFR est un indicateur pour évaluer la mise en œuvre des mesures de santé publique : au 20 septembre, avec un CFR de 1%, le Belarus fait 3,6x mieux que la Suisse et 7,1x mieux que la France ! L’accusation est donc fausse et l’objet d’une construction de type complotiste : on associe les fanfaronnades (avérées) du président Loukachenko (vodka comme remède, etc.) à l’affirmation (fausse) d’une « gestion désastreuse » pour créer une logique (artificielle) qui légitime la contestation au Belarus.

Malgré qu’elle ne soit pas démontrée par les faits, cette accusation de « gestion désastreuse » a circulé dans presque tous les  médias qui soutiennent la politique de Donald Trump. Les médias plus factuels ont exprimé plus de circonspection.

Merci d’avoir abordé la problématique biélorusse. Dans le prochaine partie de notre entretien, nous examinerons les techniques utilisées par le complotisme, avec des cas concrets.

 

Histoire, Politique, société, Voix

Quand les médias ignorent les faits et falsifient, suite de l’entretien avec Jacques BAUD, auteur de « Gouverner par les FAKE NEWS »

Jacques BAUD, dans le précédent entretien paru ici-même hier, vous avez relevé combien ce que vous observiez sur le terrain en tant qu’agent du renseignement différait de ce que vous découvriez ensuite dans les médias qui en rendaient compte. Mieux encore, voici votre livre sous les feux de projecteurs médiatiques falsificateurs alors que votre travail vise, au contraire, à alerter contre la distorsion de faits avérés. Vous le savez, ce blog a souvent pointé la désinformation et c’est précisément parce que votre livre en fait désormais les frais que je tiens à ce que vous nous parliez de votre manière de travailler.

Jacques BAUD– Le problème des crises actuelles est qu’elles sont traitées de manière totalement émotionnelles, et qu’on écarte systématiquement des faits pour donner plus de résonnance à l’événement. Il en a été ainsi du terrorisme après le « 9/11 » et les attentats de 2015 en France, ainsi que du CoViD-19 : les médecins se muent stratèges, les policiers deviennent des experts en islamisme, les « indics » deviennent des « agents » des services de renseignement, etc. Comme personne ne comprend et ne cherche à comprendre la véritable nature des problèmes, on ouvre la porte à toutes les interprétations, y compris les plus fantaisistes.

Il en découle un autre problème : les interprétations qui ont le plus de traction, deviennent des vérités. Les suppositions, les extrapolations, les hypothèses deviennent des certitudes. Dans ce contexte, où les « vérités » ne sont étayées que par des convictions, on observe un comportement très protecteur des « vérités officielles ». Ce qui en déroge devient ipso facto « complotiste »,

Une partie de l’explication se trouve dans le manque de rigueur intellectuelle des journalistes et des médias. Pourtant toute l’information est là, disponible ; mais on l’ignore. Par exemple, en décembre 2019, Le Temps évoque la présence d’une unité secrète des services de renseignements militaires russes (GRU) dans les environs de Genève : l’unité « 29155 ». Elle serait composée de « vrais tueurs, spécialistes des opérations clandestines, du sabotage et, donc, des assassinats ». En réalité, le journal affabule : « 29155 » se réfère au numéro d’acheminement du courrier postal d’une unité dont l’existence se trouve depuis de nombreuses années sur un site russe consacré à l’histoire militaire du pays ; il s’agit du 161e Centre de formation du Renseignement du GRU spécialisé dans l’étude et la formation sur la technologie des armes étrangères. Ses chefs apparaissent également sur internet.

De même, lorsque le même quotidien affirme, en décembre 2018, que la Russie est derrière les manifestations des Gilets Jaunes en France afin d’y « amplifier les divisions », quels sont les faits ou éléments concrets qui permettent de l’affirmer ? Rien. On est dans des conjectures, mais qui, à force d’être répétées, tendent à devenir des faits. On ne se pose même pas la question du « pourquoi ? » : la Russie est un « méchant ». Pourtant, la Russie a-t-elle vraiment besoin de s’exposer politiquement pour amplifier les divisions en France, où l’immigration est si mal gérée, où les décisions politiques apparaissent parfois surréalistes, où l’insécurité reflète des réalités sociétales qu’on a presque délibérément ignorées durant des décennies et où la voix du peuple ne semble avoir, pour seul recours, que la manifestation pour être entendue? On pourrait voir dans ces accusations du « complotisme », car techniquement elles en ont exactement l’architecture : un assemblage de faits, en fonction d’une logique extérieure à l’événement (voire arbitraire), et que l’on voit guidé par une intelligence supérieure.

Il y a peut-être une partie de « complotisme », mais il s’agit plus probablement d’un mélange d’ignorance, d’opportunisme et de manque de déontologie. En fait, très peu de journalistes – voire pratiquement aucun en Europe – n’ont une connaissance et une compréhension de la manière dont la désinformation est pratiquée par la Russie. Et c’est le problème, les contraintes qui s’exercent sur les médias les ont poussés vers une superficialité qui ne permet plus d’aborder la complexité des crises modernes.

Afin d’éviter de tomber dans le piège facile de trouver des informations qui contredisent le discours officiel, le choix des sources de mon ouvrages s’est effectué avec une grande rigueur. Ainsi, j’ai pris des sources qui répondent au critère de « factualité » et ai systématiquement écarté celles qui étaient trop marquées politiquement à gauche ou à droite. De plus, je me suis très largement appuyé sur des rapports officiels de services de renseignement, d’organisations internationales ou de la presse traditionnelle. Evidemment, il m’a fallu prendre des exemples.. Ainsi, un journaliste de France Inter m’a reproché de me référer à « voltaire.net » et à Thierry Meyssan : en réalité il n’a lu que les notes de bas de page, mais n’a pas lu le texte, car j’ai cité ces deux sources dans des cas où je contestais leur point de vue, précisément parce qu’il n’était pas factuel !… C’est d’ailleurs exactement le même phénomène avec ConspiracyWatch, qui critique le livre sans l’avoir lu, et les journalistes qui l’approuvent… C’est la disparition d’une certaine déontologie professionnelle, qui favorise les discours complotistes.

En réalité, mes détracteurs sont eux-mêmes des promoteurs de fausses informations et de conspirations, comme nous le verrons…

Histoire, Politique, Voix

Série d’entretiens avec Jacques BAUD, auteur de « Gouverner par les FAKE NEWS »

– Jacques BAUD bonjour et merci d’avoir bien voulu répondre à ma proposition d’interview. C’est après avoir découvert comment le journaliste Sylvain BESSON vous présentait dans un groupe FACEBOOK que l’envie de vous poser quelques questions m’est venue. 

Car de personnalité à la notoriété publique reconnue, auteur de nombreux ouvrages de référence, suite à la parution de votre dernier livre « Gouverner par les FAKE NEWS »,vous voici soudain présenté par ce journaliste de manière tout autre, comme l’indique la capture d’écran qui illustre ce sujet e

Avant de nous en dire davantage sur ce site auquel se réfère Sylvain BESSON pour mettre en relief sinon bien plutôt en doute vos compétences, je vous serais reconnaissante de vous présenter en quelques mots et de nous parler de votre parcours impressionnant.

Jacques BAUD: -Bonjour, et merci de me donner l’opportunité de m’exprimer « de vive voix ». Je suis originaire de Genève où j’ai fait mes études (en économétrie, à l’Université de Genève), puis divers diplômes postgrade à (anciennement) IUHEI à Genève. Au début des années 80, j’ai été invité à faire partie de nos services de renseignement à Berne (car je suis probablement l’un des seuls membres du service à n’avoir pas eu besoin de postuler !) Je me suis occupé des forces du Pacte de Varsovie, y compris celles qui étaient en Afghanistan ou en Angola. Sans entrer dans les détails, disons que j’ai écrit un manuel à l’intention de la résistance afghane pour neutraliser les mines soviétiques disséminées par hélicoptère.

C’est pourquoi, lorsque la Suisse s’est intéressée à la question des mines anti-personnel au milieu des années 90, les Affaires étrangères ont sollicité mon expérience : j’ai alors proposé la création du centre de déminage humanitaire de Genève et j’ai été envoyé deux ans aux Nations Unies à New York pour le créer, ainsi qu’un système de gestion de l’information sur les mines. Peu après mon retour en Suisse, les Nations Unies m’ont demandé de les aider à créer un système de renseignement multidimensionnel pour les opérations de maintien de la paix. C’est le concept de Joint Mission Analysis Center (JMAC), dont j’ai dirigé la première unité (et probablement la plus grande à ce jour) au Soudan avec la Mission des Nations Unies au Soudan (MINUS). Le JMAC était un service de renseignement civilo-militaire, directement subordonné au représentant spécial du Secrétaire-général des Nations Unies.

En 2005-2006, alors que j’étais sur place, la question du Darfour intéressait presque plus le Conseil de Sécurité que le Sud-Soudan (qui était pourtant la raison d’être de la MINUS). J’étais donc régulièrement au Darfour, en contact étroit avec les organisations humanitaires sur place, ainsi qu’avec les divers mouvements rebelles, avec lesquelles nous avions des réunions régulières. Durant ces deux ans, je constatais que l’information qui circulait en Occident n’avait pratiquement rien à voir avec la situation sur le terrain : les milliers de morts rapportés par nos médias n’avaient aucune réalité, les « janjaweed » que l’on attribuait au gouvernement s’attaquaient… aux forces gouvernementales ! Nous avions une très bonne visibilité sur les événements du Darfour, à telle enseigne que les divers services de renseignements occidentaux au Soudan me contactaient régulièrement pour échanger des informations. J’y ai fait la connaissance de quelques « agents » qui sont devenus aujourd’hui directeurs de leur service chez eux, et avec lesquels nous sommes restés en contact.

Après mon retour en Suisse, j’ai refait un séjour de deux ans aux Nations Unies à New York, comme chef de la doctrine des Opérations de maintien de la paix, où je me suis notamment occupé des questions de la protection des civils et de la coopération civilo-militaire. J’ai alors pu suivre la situation en Libye et ai une fois de plus constaté que la réalité du terrain ne correspondait pas du tout à celle rapportée dans les médias.

Après New York, j’ai été envoyé à Nairobi pour y faire un travail très semblable, mais au profit de l’Union Africaine. Après environ deux ans, en 2013, j’ai eu l’opportunité d’avoir un poste à l’OTAN à Bruxelles, comme chef de la lutte contre la prolifération des armes légères. Il s’agissait d’un poste très particulier, car la Suisse ne fait pas partie de l’OTAN ; mais il existe quelques postes négociés bilatéralement entre l’OTAN et des pays dits « partenaires ». Ainsi, depuis Bruxelles j’ai « assisté » à l’enlisement de la situation en Libye et à la crise ukrainienne. Là encore, j’ai pu constater que l’on ne pouvait ou ne voulait pas comprendre la nature des problèmes et qu’on se réfugiait derrière des idées toutes faites. Dans l’OTAN, la « nouvelle Europe » (comme l’appelait George Bush) reste animée par un profond sentiment de revanche à l’égard de la Russie, et malgré que les militaires de la « vieille Europe » avaient des jugements plus nuancés, cette aversion satisfaisait le grand frère américain et tout le monde s’en accommodait assez bien. Le problème est qu’on ne résolvait pas les problèmes, mais on les accentuait de manière évidente.

-Vous m’avez dit avoir répondu point par point à l’article de Conspiracywatch. Pourriez-vous, dans cette première partie de notre interview, nous faire part de ce à quoi vous avez tenu à réagir afin que, dans les prochaines parties de cet entretien avec vous, nous puissions y revenir de manière plus détaillée?

En fait, ConspiracyWatch (CW) a réagi au livre à travers une interview donnée à M. Taddéi, sur RT (…et non ! contrairement à ce que pourraient dire certains : ils ne paient pas !). Le problème ici est que CW s’est basé sur l’interview, qui est en fait un résumé du livre, et n’a pas attendu de l’avoir lu pour le commenter, ce qui me semble pour le moins curieux pour un site qui cherche à lutter contre la désinformation. Car sans lire le livre, il est facile de suggérer du « complotisme » (que d’ailleurs CW ne semble pas définir avec rigueur) et je n’y vois pas la preuve d’une grande intégrité intellectuelle. S’il avait lu le livre, il aurait constaté que pour la plupart des sujets je constate que l’on « ne sait pas », et qu’il faut accepter qu’en l’état, nous n’avons pas les éléments pour bombarder, renverser des gouvernement, adopter des sanctions, etc.

Le problème des relations internationales aujourd’hui est qu’elles sont déterminées par des approximations. Des accusations sont formulées et des sanctions prises par les gouvernements avant même que les enquêtes soient terminées.

Ce que CW n’a pas compris est que le propos du livre n’est pas de « blanchir » certains acteurs, ni de déterminer si X ou Y a raison ou tort, voire affirmer des « vérités », mais de montrer que les jugements sur lesquels les gouvernements occidentaux basent des décisions parfois lourdes de conséquences sont très fragiles. Comme je l’écrit en introduction de mon ouvrage, si l’on avait lu (ou appliqué, ou accepté, ou tenu compte de) mes analyses tout au long de ma carrière (en Suisse et ailleurs), nous aurions pu épargner environ 475’000 vies humaines. Mais chaque fois, je me suis heurté à des diplomates, des militaires ou des fonctionnaires qui avaient une idée préconçue du problème et qui refusaient de la remettre en question. En fait, le livre est un plaidoyer pour le « doute raisonnable » et contre les suppositions érigées en certitudes.

Nous avons tendance à oublier que transformer des suppositions ou des rumeurs en certitudes est un élément central du… complotisme.

A l’inverse de CW, mon métier comme agent de renseignement a toujours été de m’appuyer sur les faits – qu’ils plaisent ou non – mais aussi de reconnaitre lorsque qu’on ne sait pas.

-Merci, Jacques BAUD,  de ces réponses. J’invite dores et déjà nos lectrices et nos lecteurs à lire la suite de notre entretien qui paraîtra ces prochains jours ici-même.

Histoire, Politique

Le péril rouge passé, la menace reste…

Voici un article suivi de commentaires qui soulèvent quelques réflexions. Il y est question de russophobie envisagée dune manière qui fait réagir certains internautes.
En réalité, c’est le terme employé par l’auteur de l’article pour qualifier ladite russophobie qui lui vaut quelques piqures de rappel.
Car celles et ceux qui ont connu les Russes comme ennemis, peinent à considérer que leur haine à leur égard ne soit que pavlovienne comme cherche à le faire entendre Joachim Imad dans le point de vue qu’il propose.
Et en effet, à écouter parler nombre de personnes qui ont eu affaire à la Russie soviétique, force est de constater que leur ressentiment à son égard -et c’est peu dire- est loin d’être éteint.
Mais l’auteur de l’article ne vise pas forcément ni à tout prix à faire aimer la Russie. 
Non, il veut entre autre démontrer la malhonnêteté et le danger qu’il y a dans le deux poids-deux mesures d’informations qui se concentrent sur un pays aux dépends d’autres dont il y aurait beaucoup à dire sinon à redire.
Et dans ce sens, il va de soi qu’il se heurte à forte partie.
Car rien ne semble pouvoir enrayer la volonté manifeste de rendre la Russie responsable de tous les maux possibles et imaginables. Combien de fois cela n’a-t-il été relevé ici!
Ce qui ne revient pas à idéaliser un pays, son Président et encore moins à en être le relai. Mais juste à déplorer la quantité de moyens mis en oeuvre pour désinformer dans le seul but de discréditer.
Et si ce mode d’action sur l’opinion publique a je ne sais combien de fois pu être imputé à l’ex-URSS, comme cela a été énoncé ici, nos démocraties occidentales ne sont plus très loin de la rejoindre dans la méthode.

Politique, société

Ces ONG si gouvernementales..

Vous avez peut-être sinon souvent dû entendre énoncé dans vos médias de référence -s’ils le sont restés, bien sûr- comment telle ou telle ONG se voyait fermée ou carrément interdite sur sol russe.
Et vous aurez, pour cela, eu droit aux interventions de spécialistes et autres experts qui vous auront expliqué, toujours dans vos médias de référence qui le seraient restés, que le Président de la Fédération de Russie surveille tout, son passé kagébiste oblige.
Eh bien je vous propose de découvrir l’article que Daniel, intervenant de ce blog, a indiqué en lien dans un des commentaires qu’il a déposés sous mon précédent sujet en relation avec l’affaire Benalla et les russophiles.
Il s’agit d’une analyse particulièrement fouillée.
Je vous invite vivement à la lire pour réaliser combien ces organisations sont non gouvernementales… Vous y trouverez de quoi méditer. Mais peut-être que certain(e) d’entre vous ne l’ignoraient pas.
Pour les autres, eh bien, libre à vous de vouloir ou non combler quelques lacunes en la matière…

Politique, société

Aides sociales et désinformation

Qu’on aime ou pas un pays, une personne est un choix. Mais qu’on discrédite pour d’autant afficher son sentiment, un autre qui, lui, relève de la plus mauvaise foi.
Il semblerait, néanmoins, que les fake news ne soient réservées qu’à certains médias que l’on vise, évidemment, à disqualifier au profit d’autres qui n’auraient à leur service que la vertu même et la sincérité.
Foin d’hypocrisie combien de fois observée et démontrée ici et cependant bien établie, force est de le constater.
Il suffit de se rappeler comment, dans le courant de cette émission dont j’ai indiqué le lien dans l’avant-dernier sujet de ce blog, il a été énoncé que d’assurances sociales, en Russie, il n’y en avait pas.
J’ai réagi à ces allégations, vous l’avez constaté.
Voici, parmi d’autres preuves qui infirment les propos tenus et diffusés par Franceinfo, ce lien à un site officiel de la République française.
Autant dire qu’au mieux, la rédaction de cette chaîne d’information n’en avait pas connaissance. Et pourtant, le débat qui réunissait autant de personnes compétentes, n’en comptait-il aucune susceptible de faire mention de ce site?
Critiquer la qualité d’aides sociales est une opinion que chacune et chacun est libre d’émettre.
Mais nier leur existence, c’est abuser un public  qui fait -encore- confiance à ce que lui rapportent ses médias de référence.